Bilans et réflexions

mardi 24 janvier 2017

Les années 2015-2016 ont été les plus tragiques que ma génération ait jamais vécues. En effet ce n’est pas en Algérie, au Viet-Nam ou ailleurs que les drames ont eu lieu mais ici-même, en France. Sans en être les victimes physiques ou les témoins directEs, nous nous sommes sentiEs personnellement impliquéEs et en resterons marquéEs.

Cette noire période est appelée à durer. Entre insensibilité et stoïcisme, il faut tenir ferme le gouvernail pour continuer à vivre et malgré tout à espérer.

Une année de luttes éprouvantes

Éprouvante aussi fut cette résistance de quatre mois où, ne voulant pas céder aux sirènes libérales de la “modernité”, nous nous sommes engagéEs pour stopper la dérive des abus dans le domaine du travail et des manquements multipliés à son code fondamental, désormais encouragés légalement.

La loi El Khomri très impopulaire, après être passée en force contre l’opinion de la majorité du Parlement, sera-t-elle appliquée ? Il faudrait pour ce faire plus de 280 décrets…

Faute de ceux-ci, comme d’autres lois par le passé, elle sera peut-être enterrée morte-née. Osons-le rêver !

Une société atomisée

Voilà les faits. Mais le départ de la réflexion sur eux est qu’il n’y a pas de hasard en Histoire et qu’il y a un lien entre toutes ces secousses.

Le principal semble être l’atomisation de chacunE dans une société de compétition hostile aux solidarités, au collectif, avec le manque d’espoir qui s’ensuit.

La marchandisation soutenue par une publicité envahissante grâce aux nouvelles technologies, réduit chacunE d’entre nous à l’état de clientE/concurrentE donc des autres dans l’achat (le meilleur, au meilleur prix) et par extension rivalE dans l’ensemble de nos vies : au travail, en amour, sur le plan du sport et des loisirs, et pour les créateurs/trices celui de la “réussite” avec argent et gloire.

Les losers ne peuvent qu’être éliminéEs.

Deux voies s’offrent pour s’en sortir et faire quelque chemin : la délinquance et le crime d’une part, la lutte politique d’autre part.

La voie du crime et de la délinquance

Pour la première, deux directions : la violation du droit commun par des agressions, arnaques et vols de toutes sortes. Elles existent depuis toujours et continuent d’inspirer notre littérature. Mais certaines données de la conjoncture – dont les attentats terroristes – les encouragent.

L’extension des trafics d’armes favorise les meurtres, en particulier pour“règlements de comptes” entre bandes ou individus, mais aussi les assassinats du privé ou du public pas forcément prémédités mais facilités du fait qu’on a l’instrument sous la main. L’exemple récurrent et catastrophique des USA peut être contagieux.

Les filouteries en tous genres se sont multipliées grâce aux nouvelles technologies, notamment l’Internet.

En profitent aussi les criminelLEs : celles et ceux de droit commun et celles et ceux qu’anime une ferveur religieuse d’un autre siècle, jouée ou sincère, lentement acquise ou soudaine comme nous en avons de récents exemples.

Le terreau de la désespérance

C’est bien sur le terreau de la désespérance, parfois dans les quartiers défavorisés, ou souvent en prison que s’opèrent, pour ces dernierEs lesradicalisations “islamistes”. Sur l’obscur à qui, même s’il/elle n’est pas en état d’échec familial ou professionnel, manque cette dimension transcendante : la quête d’un absolu, d’un accomplissement que ce monde ne lui offre pas, le fanatisme religieux exerce une emprise considérable. Dans Libération du samedi 2/dimanche 3 juillet 2016, Bernard Stiegler, dans un texte intitulé “L’accélération de l’innovation court-circuite tout ce qui contribue à l’élaboration de la civilisation”lie sans hésiter la barbarie terroriste à la rupture violente ou “disruption” introduite dans la civilisation par l’accélération vertigineuse de l’innovation technologique : “Cela installe un état de paralysie et de régression où pullulent les symptômes qui vont des départs en Syrie à la désignation des boucs émissaires par le Front National”.

Il y aurait ainsi des milliers d’assassins en puissance, inféodéEs peu ou prou à cette idéologie délirante et meurtrière. Capables de faire preuve d’une sauvagerie qui dépasse notre imagination. Yann Moix a écrit dans un article du Monde du dimanche 31 juillet / lundi 1er août 2016, “L’État islamique comme état mental” :“Oui,ces ados jouent. Ils jouent à la guerre, sans doute, plus qu’ils ne la font réellement - et c’est, paradoxalement, ce qui rend leur guerre plus dangereuse qu’une guerre qui ne joue pas. La vie pour eux n’est qu’un processus ludique où se mélangent divertissement et pulsion de mort. La guerre que nous mène Daech est la première guerre immature de l’humanité ; une guerre faite par des enfants vieillis […] des êtres qui refusent la vie qui s’annonce, avec ce qu’elle contient d’avenir, c’est à dire à la fois d’incertitudes et de responsabilités”. Contrairement à ce romancier et chroniqueur, je ne crois pas qu’il s’agisse pour touTEs ces jeunes délirantEs d’une sorte de jeu comparable, l’horreur et l’inhumanité en sus, au Pokemon Go (!) ; en revanche existe bien dans ces actes l’aspect de fuite dans le virtuel : le califat, le paradis escompté, liée aux frustrations du monde réel.

Une autre voie, la résistance

La deuxième voie, royale, est celle de la résistance et du combat collectif. Exemple encore proche de nous : celui des RésistantEs au nazisme, à cette idéologie raciste, obscurantiste, elle aussi monstrueuse.

Beaucoup y ont laissé leur vie ou au moins la santé. Tout leur être en a été transformé à jamais.

Nous n’avons pas encore trouvé les modes de résistance collective à la barbarie actuelle.

Nous devons affronter cette impasse avec toute notre intelligence et notre liberté d’esprit. Sans cela, mesures militaires et sécuritaires risquent de rester impuissantes à long terme et nous y perdrions ce qui est le plus précieux de nos vies : la liberté.

L’expérience de Nuit Debout

Sur un autre plan, sous des formes plus habituelles, c’est à dire pouvant s’inspirer d’exemples du passé, ce qu’on a baptisé de l’expression consacrée, euphémisante et dépolitisante à souhait, de “mouvement social” où les syndicats déclinants ont relevé la tête, redoré leur blason, retrouvé leur ancien rôle d’encadrement dynamisateur et sans doute, on le leur souhaite, rallié de nouveaux/ nouvelles adhérentEs. Et où la “base” a maintenu des positions difficiles : blocages divers, grèves de longue durée, défilés répétés malgré la répression.

Les manifestantEs de Nuit debout, refusant de se mêler directement au système syndicalo-politique, ont joué leur partition dans cet embrasement de la rébellion. Ils/elles ont montré une belle constance dans l’exigence de débats publics et de contestation ouverts à quiconque qui jusqu’ici ne trouvait nulle place. Ces assemblées Place de la République ont été, tout comme les manifestations, des reconquêtes de la parole et de l’espace public, des traversées (même immobiles, à palabrer) au moins mentales reconfigurant la ville et l’Histoire dont elle est porteuse. Que Nuit Debout se soit tenu là où subsistaient les hommages aux victimes des islamistes n’est évidemment pas un hasard. Contre la réaction gouvernementale, tout comme contre ce nouveau fascisme, la vraie opposition – celle de celles et ceux d’en bas – s’est dressée et a reconquis au moins symboliquement le terrain.

Quelle que soit l’issue politique, ces vaillances laisseront des traces, un sillon que la machine libérale ne pourra ignorer au risque de dérailler définitivement, non sans les dégâts, hélas, que l’on sait.

Marie-Claire Calmus


Brèves

26 juin - Mardi 27 juin - Rassemblement et meeting unitaire - 12 h - Paris - Invalides

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