Chant d’hiver

Cinéma
lundi 26 décembre 2016

On connaît le pouvoir de la téléréalité et des grands médias, la façon dont le “temps de cerveau disponible” est préempté par les principales chaînes de télévision… A contrario, les meilleurs cinéastes et les documentaristes de grand talent ont parfois de la peine à émerger. Quand Disney envahit tout, le dernier dessin animé de Michel Ocelot, merveille de raffinement et de délicatesse, ne reste qu’une semaine à l’affiche, hélas ! C’est pourquoi je voudrais revenir sur un cinéaste, et sur deux documentaires de qualité exceptionnelle.

Le cinéaste, c’est Otar Iosseliani, réalisateur géorgien qui évoque un Paris populaire en voie d’extinction, voire d’achèvement. Dernièrement, je faisais allusion à ce metteur en scène devant un groupe de gens a priori cultivé et relativement âgé, et son nom ne disait rien à personne ! Il a pourtant un univers singulier, ses récits, fantaisistes et sinueux, sont drôles, cocasses, étranges et d’une profonde originalité. C’est un cinéaste des marges, des exiléEs, des déclasséEs, des artistes parfois censuréEs ou obscurEs, des voleurs/euses à la tire et des reprisEs de justice, des squatteurs/euses, des clochardEs et de tous ceux et celles qui vivent de trafics, de combines, d’expédients, logent à la “grande Ourse” ou dans des abris précaires. S’il campe des personnages bien intégrés socialement, c’est pour mieux les voir décrocher, ivres de vin et de liberté, improbable ministre qui finit sous les ponts de Paris, travailleur lassé de la routine et épris de lundi au soleil, mettant à exécution son rêve vénitien. Chant d’hiver , son dernier film, montre en préambule la violence qui forge l’Histoire, l’échafaud de la Révolution Française, les guerres sanglantes qui déchirent l’ancienne Union Soviétique, mais c’est un Paris insolite et familier tour à tour qui est ensuite campé avec bonheur, celui des vieux bistrots et des musiciensE de rue, d’un monde dépeint avec une infinie nostalgie. Car tout ce qui fourmille dans les limbes de la société doit être impitoyablement balayé du décor. Les nobles déchuEs se retrouvent expulséEs avec leur ribambelle d’enfants, le SDF qui dort dans sa voiture la voit partir en fourrière malgré la mobilisation des voisinEs, les mendiantEs et les clochardEs n’ont plus droit de cité. Les abris précaires sur un terrain vague sont démantelés, les populations envoyées à la campagne en dépit des manifestations de soutien. La violence policière est incarnée par un préfet caricatural, arroseur arrosé après de réjouissantes péripéties dignes de la chanson de Brassens, Gare au gorille qui fustige les gendarmes avec un humour vengeur. Ironie féroce, regret souriant… On oscille entre rire et tristesse, et l’on sait le vagabondage des migrantEs, réfugiéEs ou bohèmes sans cesse menacéEs par les nettoyages hygiéniques ou ethniques, par l’ordre moral, social et politique. Il serait dommage que l’œuvre d’Otar Iosseliani soit réservée aux limbes cinématographiques, célébrée par de rares cinéphiles.

Un documentaire sur quelques Sans Domicile Fixe à Paris fait écho à son univers, du moins à mes yeux , Au bord du monde de Claus Drexel. Le réalisateur n’est pas le seul à interroger les SDF mais rarement ils/elles auront eu une telle écoute, rarement ils/elles auront pu s’exprimer aussi longuement, rarement rigueur de l’hiver aura-t-elle été filmée avec pareille intensité, rarement la difficulté de leur condition aura-t-elle fait si saisissant contraste avec la beauté des lieux. J’ai songé à Brassaï, à ses photos fascinantes d’un Paris nocturne, sombre et lumineux à la fois, où tant d’hommes et de femmes se meuvent dans les replis de la grande ville. Les images de Claus Drexel sont magnifiées par les couleurs, notamment celles des reflets sur le fleuve. À l’aura surréaliste s’ajoute la force d’une photographie dans la veine humaniste : les militantEs d’ATD Quart Monde, dont le souci premier n’est pas esthétique, ont plébiscité ce document pour la puissance du témoignage.

Autre chef d’œuvre, celui de Patricio Guzman, L e bouton de nacre , qui mêle la splendeur des paysages chiliens aux drames de l’Histoire, celle des IndienNEs et celle de la dictature de Pinochet dont les cadavres remontent quelquefois à la surface des eaux. La nature somptueuse ne saurait occulter la tragédie humaine, couvrir l’horreur des massacres. Au contraire, le cinéaste cherche les traces immergées, enfouies, rouillées et muettes, il exhume chaque objet, si infime soit-il dans l’immensité de la mer.

Les films d’Iosseliani, de Drexel ou de Guzman sont des antidotes aux poisons qui submergent les écrans, petits et grands, et lavent les cerveaux.

Marie-Noëlle Hopital