Après la mobilisation contre la loi “Travail”

Économie et société
vendredi 23 décembre 2016

Des camarades ont commencé à s’exprimer dans la revue sur le bilan qu’ils tirent de la mobilisation contre la loi “Travail”. Ci-dessous un nouvel article. Et nous invitons bien sûr les lecteurs et lectrices de la revue à aussi faire part de leurs réflexions.

Le mouvement social contre la loi travail s’est inscrit dans la durée, il a été marqué par des luttes dures, par d’importants blocages et a touché un certain nombre de secteurs de l’économie, les manifestations ont été nombreuses et les modes d’action, diversifiés.

Et pourtant, malgré quelques avancées pour telle ou telle corporation ou catégorie de la population, il se solde, si l’on veut être honnête, par un échec global : pas de retrait de la loi travail, ni de ses mesures essentielles comme l’inversion de la hiérarchie des normes.

Des mobilisations inégales et non coordonnées

Qu’a-t-il donc manqué à cette mobilisation ? Certainement la convergence des luttes, si tous les secteurs mobilisés à un moment ou à un autre s’étaient coordonnés, si les grèves, les barrages, les manifestations avaient eu lieu dans la même période et non de façon très échelonnée, le résultat aurait peut-être été différent.

On ne peut évidemment pas méconnaître la violence de la répression policière qui s’appuie sur l’état d’urgence, ni la perte d’influence des syndicats majoritaires (quoique les bastions de la CGT résistent et soient encore efficaces, mais trop peu nombreux).

Je ne pense pas non plus qu’il faille parler de “trahison” des dirigeants syndicaux : la stratégie des temps forts, des grèves “saute-mouton” plutôt que reconductibles et générales, n’a guère varié : elle a porté ses fruits en 1995 ou en 2006 où les manifestations ont été unitaires, puissantes, et de plus en plus massives. Mais les appels sont moins entendus aujourd’hui ; pour la FSU, j’ai tendance à comparer la maigre mobilisation enseignante de 2016 à celle de 2006, beaucoup plus importante. Et pourtant, le CPE ne concernait par directement les personnels de l’Éducation nationale, solidaires de la jeunesse lycéenne et étudiante. À présent, les replis corporatistes semblent occulter les enjeux d’une offensive libérale qui pourrait bien balayer à terme les statuts des fonctionnaires, et il y a sans doute le découragement lié à de précédents échecs sur les retraites, les “réformes” dans le premier degré, en collège.

Des énergies militantes éparpillées

À Marseille comme à Paris, les cortèges FSU contre la loi “travail” étaient très clairsemés, mais ce qui m’a frappé davantage, c’est l’émiettement même des défilés : FO manifeste toujours à part, ce n’est pas nouveau dans la cité phocéenne. Ce qui l’est, en revanche, c’est la séparation nette entre le syndicalisme des salariéEs et retraitéEs (essentiellement CGT, mais aussi FSU, SUD…) et les manifestations des jeunes, des inorganiséEs, d’une frange radicale qui refuse de se mêler aux encartéEs et ne se reconnaît pas dans des structures traditionnelles. Il y a dix ans, profs et élèves défilaient ensemble, et maintenant, ce n’est (presque) plus le cas.

Le syndicalisme d’accompagnement et de “dialogue social” ne fait plus recette, on le comprend, mais faute d’un cadre fédérateur les énergies militantes, éparpillées, ne permettent pas les résultats tangibles dont on aurait grand besoin pour marquer un point d’arrêt à la casse sociale, initiée par la droite, poursuivie et amplifiée par une prétendue “gauche de gouvernement”. Cette coupure entre syndicats et collectifs divers regroupant notamment des jeunes précaires, sans affiliation partisane, critiques par rapport à des syndicats aux fonctionnements souvent bureaucratiques, très lourds, très hiérarchisés, doit nous interroger. Même à Émancipation j’ai entendu que les “Nuits debout” n’avaient pas leur place dans certains textes syndicaux, mais je crois que si l’on ne prend pas en compte les expressions émergentes, des formes d’action différentes, des façons de militer moins classiques, plus intermittentes peut-être, moins cadrées, on risque de s’enfermer dans des logiques d’appareils d’une part, et dans des actions très minoritaires, voire individuelles, d’autre part, sans aucune perspective politique.

Marie-Noëlle Hopital