Cinquantenaire… Freinet toujours debout !

mercredi 30 novembre 2016

À l’occasion du cinquantième anniversaire de la disparition de Célestin Freinet, L’ICEM Pédagogie Freinet publie un numéro spécial de 140 pages, très riche , de sa revue Le Nouvel Éducateur.

Ce numéro exceptionnel s’organise en trois parties principales. La première, “La construction d’un mouvement pédagogique”, revient sur l’historique du mouvement, avec des contributions principalement (mais pas exclusivement) consacrées à la période de l’entre deux guerres. Elle s’ouvre avec les contributions de Claude Lelièvre et Antoine Prost et insiste particulièrement sur la période du Front Populaire et du ministère de Jean Zay.

Le culte de l’innovateur en question

Ce que je retiens pour ma part de cette partie, c’est surtout l’article de Michel Mulat qui la clôt : “Le culte de l’innovateur défunt ne finit-il pas par devenir un frein à l’innovation ?” Il y signale le danger qu’il y a à reproduire des techniques, des outils, élaborés par d’autres et dans d’autres contextes. Il y pointe l’utilisation fréquente de citations de Freinet sorties de leur contexte, pour argumenter sur les questions d’aujourd’hui.

L’actualité de la pédagogie Freinet

C’est la partie la plus longue du dossier. On y trouve des contributions très variées, témoignages et relations de pratiques pédagogiques, de la maternelle à la formation pour adultes, sans oublier la pédagogie sociale. À travers la diversité des approches, des champs disciplinaires explorés, des techniques utilisées, y compris les technologies nouvelles, on comprend mieux en quoi consistent concrètement les principes fondamentaux de la pédagogie Freinet. De quoi donner aussi envie d’entrer dans cette pédagogie. L’article de Rémi Jacquet et Joëlle Martin sur les outils de la classe Freinet est particulièrement intéressant, parce qu’il remet bien les choses en place. Les auteurEs rappellent en effet que l’enseignantE n’est pas unE distributeur/trice de fiches, et que l’individualisation du travail n’est pas le but de la pédagogie Freinet. Il ne s’agit pas de nier la nécessité de passer par des moments de travail individuel, mais ces moments doivent s’articuler avec des moments collectifs, dans la perspective d’un projet. Les outils ont vocation à être retravaillés, adaptés, réinventés, pour être mis au service des besoins de la classe, d’un projet pédagogique.

La récupération institutionnelle

La troisième partie, “Ensemble pour l’éducation”, s’ouvre avec un article dont la publication a suscité de vives réactions parmi les militantEs de l’ICEM. C’est celui de Najat Vallaud-Belkacem. Après un bref retour sur l’entre deux guerres, elle s’emploie à souligner les convergences qui selon elle s’établissent entre la pensée de Freinet et son action au ministère. L’imprimerie en classe serait ainsi à mettre en parallèle avec le développement actuel de l’éducation aux média et à l’information voulu par l’institution. L’apprentissage et l’exercice de la démocratie à l’école est “une conviction que je partage pleinement et à laquelle j’ai souhaité, à travers la grande mobilisation de l’École pour la République, redonner un nouvel élan”, écrit-elle, et de citer le Parcours Citoyen, l’EMC, les conseils de vie collégienne et lycéenne, dont on connait les réalités !

Quel bon exemple de ce que l’idéologie dominante, l’institution, peut faire pour récupérer un lexique, retourner des concepts, dénaturer des pratiques !

Freinet, un révolutionnaire

Dans son édito, Catherine Chabrun fait un constat qu’elle qualifie elle-même d’amer. Alors que les textes ministériels s’inspirent de certaines techniques, que la loi d’orientation de 1989, celle de “refondation” de 2013, sont utilisées pour asseoir ses pratiques au sein de l’école publique, le mouvement Freinet peine à se diffuser. Pourquoi ? Parce que le projet de Freinet est sans doute trop révolutionnaire, écrit-elle. Mais, en adressant la question aux seulEs professionnelLEs de l’éducation indifférentEs ou hostiles au mouvement pédagogique, l’auteure évacue la question des freins et de l’hostilité institutionnels. L’édito, et la publication de l’article de la ministre, appellent ainsi d’autres questions : pourquoi l’institution refuse-t-elle l’ouverture d’écoles Freinet et d’établissements expérimentaux ? Pourquoi refuse-t-elle d’associer les mouvements pédagogiques à la formation initiale et continue des enseignantEs ? Pourquoi refuse-t-elle, dans le premier degré, d’intégrer les réunions pédagogiques des groupes départementaux dans le nombre d’heures de formation exigé des ProfesseurEs des Écoles ?

Reprenant le mot de Catherine Chabrun, j’écrirai : j’ai une petite idée. C’est sans doute que le projet de Freinet est révolutionnaire.

Malgré ces réserves, ce numéro spécial du Nouvel Éducateur est à lire pour touTEs celles et ceux qui s’interrogent sur leur pratique pédagogique.

Raymond Jousmet.

  • Cinquantenaire… Toujours debout !, Le Nouvel Éducateur numéro spécial n° 229, octobre 2016, 140 p., 12 €.