Luttes... et résistances...

jeudi 24 novembre 2016

Dans la période difficile (et qui peut devenir très vite critique) que nous vivons à Notre-Dame-des-Landes, la préparation de la défense de la ZAD contre les expulsions et la destruction s’accompagne une fois de plus de discussions autour de la non-violence, de la diversité des tactiques...

Quelques rappels peuvent éventuellement ne pas être inutiles...

La non-violence n’est pas une notion hors-sol, elle propose une vision et des outils dans le cadre d’un combat : pour la justice sociale, la défense de conditions de vie humaine décente et solidaire sur la planète (et donc défense des terres nourricières, lutte pour freiner le réchauffement climatique...). Dans ce combat, le repère incontournable est le respect absolu de l’intégrité physique et psychologique des personnes. Par contre, les dégâts matériels pour limiter ou retarder le pouvoir de nuisance des forces économiques, militaires…, le sabotage d’engins de démolition par exemple, font partie, si nécessaire, des moyens de lutte. Un combat sous forme non violente mené de manière conséquente et longue, nous mènera très vite à la confrontation avec les forces du désordre, et le niveau de violence en sera décidé et organisé par le pouvoir. Les réponses à cette violence ne seront pas identiques...

Quelques exemples d’actions (luttes autour du climat) : récemment, des actions se référant à une non-violence stricte se sont organisées à l’initiative des participants, autour notamment de la Cop21, après la Cop21, le blocage du sommet du pétrole offshore (MCEDD) de Pau du 5 au 7 avril 2016, ou encore Ende Gelande du 13 au 16 mai 2016 (blocage de la mine de lignite de Garzweiler en Rhénanie) ont été des actions fortes, minutieusement organisées et préparées, menées par des personnes s’engageant sur la non-violence. Ce sont des actions de conscientisation, propres à influencer le rapport de force sur le moyen ou le long terme... mais sans influence immédiate sur le réchauffement climatique. On peut aussi rappeler le démontage de la salle de traite de la ferme-usine des mille vaches, par la Confédération Paysanne, en mai 2014, dans la tradition du démontage du McDO de Millau en août 1999.

Dans certaines occasions, des dispositifs d’évitement de confrontation et de dissociation immédiate en cas de risques d’affrontements ont été revendiqués, parfois avec des propos virulents condamnant la “violence” sans interrogations réelles sur ses origines.

Ce n’est pas toujours le cas...

Pour beaucoup de luttes sur le terrain, la situation est tout autre. On peut être en situation de résistance dans l’extrême urgence, dans des circonstances non choisies : pour rester dans l’actualité récente, fermetures d’entreprises, vote de la loi travail. Enfin, en particulier s’il s’agit de luttes longues, l’histoire et les références des personnes qui y sont engagées peuvent être très différentes voire carrément divergentes. C’est le cas pour Notre-Dame-des-Landes.

Quelques éléments historiques sur la lutte

La lutte contre le projet d’aéroport s’est développée depuis plus de 40 ans en rassemblant successivement des personnes, des compétences et des collectifs extrêmement variés. Des premiers combats, pour permettre aux jeunes paysans de continuer à s’installer par exemple, à la réactivation du projet sous le gouvernement Jospin (1), et la création de l’Acipa (2) puis de la Coordination des opposants, la stratégie de construction du rapport de force par la conviction et la mobilisation du plus grand nombre a été posée. Les trois piliers de la lutte se sont peu à peu clairement identifiés : terrain citoyen, terrain juridique, terrain politique.

Les actions sur les terrains juridique et politique sont par nature légales, et donc de fait, non-violentes. L’appel à occupation du territoire menacé et des maisons disponibles, en particulier après le camp climat de 2009, a permis l’arrivée de nouveaux occupants.

La légitimité d’une action a assez vite balayé la question de sa légalité. Mais pendant tout ce temps, la question “violence/ non-violence” a été très présente dans la lutte. Le débat a souvent été biaisé (méconnaissance des luttes non-violentes, non-violence égale couardise). Quelle définition de la violence ? Quelques tags sur des permanences politiques en font-ils partie ? Le “respect des personnes et des biens” doit-il être la ligne rouge de l’action non-violente, ou seulement le respect des personnes (intégrité physique et psychologique) ? Les analyses sur le rôle de l’État et de ses instruments (police, justice etc...) ont aussi été souvent très différentes, entre les habitants de la zone à défendre (ZAD) et ceux des environs.

L’opération César de l’automne 2012, qui visait à expulser les habitants et raser les maisons, a représenté un tournant. L’occupation pacifique du territoire était une riposte parfaitement pertinente aux menaces de destructions. Les personnes habitantes/résistantes et leurs soutiens savaient que l’occupation les exposerait un jour à une confrontation plus ou moins violente avec les forces dites de “l’ordre”. L’échec du pouvoir a été cinglant, pour trois raisons essentielles :
- la mise en œuvre par les forces dites de “l’ordre”, suréquipées, de moyens disproportionnés, dans une extrême violence ;
- la résistance sur le terrain : sur les toits, les arbres, par barricades et tranchées creusées sur la route ou autour des fermes, avec le soutien des paysans et de leurs tracteurs. Cette résistance a rencontré une adhésion populaire énorme. Des milliers de personnes indignées ont protégé les résistants et résistantes, mais aussi la forêt ou les maisons vouées à destruction, face aux CRS, multipliant les actions pour retarder ces derniers. La manifestation de réoccupation du 17 novembre 2012 a vu la participation enthousiaste de 40 ?000 personnes au début d’une reconstruction parfaitement illégale ;
- la légitimité de la résistance était si éclatante que la question “violence/non-violence” n’a pas perturbé la possibilité de lutter ensemble. Il s’agissait de bloquer dans l’urgence les dégâts irréversibles.

Depuis cette opération, l’occupation de la ZAD et le foisonnement de ce qui s’y construit est une magnifique action non violente.

Questions de stratégies !

Par contre, certains comportements lors des manifestations à Nantes ont posé beaucoup de problèmes. Lorsque des années de stratégie ont bâti la construction du rapport de force sur la conviction et la mobilisation du plus grand nombre, le bombage de vitrines, le dépavage des rails du tramway à Nantes ou le caillassage de devantures, surtout s’ils sont non revendiqués, non expliqués, éventuellement poussés par des policiers infiltrés, et présentés de manière disproportionnée par les médias, font des ravages dans l’opinion. La question de la compatibilité des stratégies, et non de leur seule diversité, est posée.

Des pistes ont été avancées et mises en œuvre pour essayer de dépasser certains blocages. D’abord, mieux définir les objectifs d’une manifestation et son caractère : manifestation intergénérationnelle, familiale, festive ? occupation avec des tracteurs ?

Le convoi “Cap sur la COP” , opération longue de huit jours, en tracteurs et vélos et en autonomie, fin novembre 2015, a été l’occasion de définir un consensus spécifique : aller ensemble jusqu’au bout, ne rien faire qui ne puisse être assumé par l’ensemble des participants et participantes. Ce consensus a été tenu, et a tissé de beaux liens.

La manifestation de Pont-de-Buis devant une fabrique de munitions pour les armes de la police a aussi marqué la possibilité d’agir ensemble : des personnes se référant à la non-violence ont participé à cette manifestation pour dénoncer le fait que c’est l’État qui fournit à la police ses armes, et qui donne (ou retient) les ordres (3).

Le souci est partagé de ne pas abandonner à la répression policière ou judiciaire des personnes accusées d’avoir posé des actes “violents”.

Et maintenant ?

La menace d’une nouvelle tentative d’expulsion se profile, avec des moyens qui seront sans doute sans commune mesure avec ceux de 2012. Si cette tentative intervenait, il faudrait alors, avec des choix et capacités différents selon les personnes, résister, tenir au moins le temps qu’un mouvement de protestation puisse s’élever dans toute la France, et au-delà. Si la ZAD est agressée, le rôle de la population est, et sera essentiel dans le rapport de force : elle ne s’y trompera pas, et, comme en 2012, légitimera la résistance et protégera ses acteurs.

Dans ces circonstances, ce serait, pour les personnes qui se réclament de la non-violence, une trahison de la lutte de s’écarter et/ou d’abandonner à la répression des personnes qui, au-delà d’actions pour retarder les forces de destructions (sit-in, interpositions, saignées dans les routes, sabotages d’engins...), répondraient par d’autres gestes à l’agression, avec une fois encore le soutien de la population. Ce dernier est le repère que nous devons garder à l’esprit, notre résistance doit être la plus large et collective possible. Et nous ne devons pas nourrir la stratégie de division que mettent en œuvre le gouvernement et les médias dominants.

Aucune forme d’action, aucune stratégie ne peut prétendre, avec arrogance, à l’universalité totale, quelles que soient les circonstances de lieux, de périodes.

Si la non-violence permet la participation d’un très grand nombre de personnes à des formes d’actions qui peuvent être radicales, si elle participe à la construction des rapports de force, si les personnes qui s’en réclament ont le droit d’être respectées et reconnues dans leurs formes d’engagement, elles ne peuvent prononcer ni jugement moral ni exclusive par rapport aux autres personnes engagées dans la lutte.

Des milliers de personnes ont repris à leur compte le “serment de bâton” le 8 octobre sur la ZAD. Si nécessaire, la résistance à l’agression sera l’affaire de nous tous, dans notre diversité.

Geneviève Coiffard-Grosdoy

Retraitée, 69 ans, militante altermondialiste se réclamant de la non-violence, représente ATTAC à la Coordination des organisations opposantes au projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes

(1) 1997-2002.

(2) Association Citoyenne Intercommunale des Populations concernées par le projet d’Aéroport de Notre-Dame-des-Landes.

(3) http://genevieve-lebouteux.com/quand-france-info-prepare-la-justification-de-la-violence-detat/


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