La FSU : comment renouveler une stratégie qui perd ?

samedi 10 mars 2007
par  QD, Administrateur

(article publié dans la revue "L’Emancipation syndicale et pédagogique", n°6 de février 2007)

(article téléchargeable en PDF avec le reste de la revue à cet endroit)

LA FSU : COMMENT RENOUVELER
UNE STRATÉGIE QUI PERD ?

Le 5e congrès de la FSU s’est tenu du 29 janvier au 2 février à Marseille. Dès le début du congrès, sa finalité était décidée : alors que le ministre De Robien venait de lancer une attaque sans précédent contre l’Éducation Nationale en supprimant 5000 postes et en détruisant le statut des professeurs (et 88% des syndiqués à la FSU relèvent de ce ministère), le congrès sur proposition d’Aschiéri, a décidé d’attendre le dernier jour pour parler des luttes. C’était une façon délibérée de torpiller des initiatives comme celle de l’Assemblée Générale d’Ile-de-France qui avait voté la grève pour le 30 janvier.

Qu’est-ce qui fait courir les "cadres" de la FSU ? Avant tout une soif de reconnaissance parce que derrière, il y a bien sûr des décharges syndicales. À entendre beaucoup de déléguéEs, le but du syndicalisme, c’est la préservation de l’appareil, ce sont des victoires aux élections paritaires, le reste importe peu.

Recomposition, représentativité
Depuis le congrès précédent de Perpignan (janvier 2004), la FSU s’est lancée dans la syndicalisation dans toutes les fonctions publiques (y compris territoriale et hospitalière). Le bilan de cet élargissement est mitigé. En dehors d’équipes syndicales qui sont enfin sorties de la CFDT et qui ont préféré la FSU à SUD ou à la CGT, le nombre de nouveaux syndiqués est confidentiel. Derrière cet élargissement, il y a la volonté de jouer dans la cour des grands en devenant la 6e confédération. Une telle démarche est tout à fait opposée à l’Unité syndicale, elle est pourtant farouchement défendue par l’Ecole Emancipée (1) qui espère ainsi renforcer son poids dans l’appareil.

Dans sa soif de reconnaissance, la FSU frappe aussi à la porte de la CES (Confédération Européenne des Syndicats) qui est davantage une officine (ses 150 permanents sont payés par les institutions européennes) qu’un syndicat. Et elle veut adhérer à la CSI (Confédération Syndicale Internationale) qui veut refonder le syndicalisme international sur la base du "partenariat" et hors bien sûr de toute idée de lutte des classes. L’École Émancipée soutient ces adhésions.

À la FSU, il faut 70% des voix pour prendre une décision. Du coup, le processus de Perpignan ne sera pas accéléré et la 6e confédération ne verra pas le jour dans un avenir proche. Il est peu probable que la FSU morde sensiblement hors de l’Éducation Nationale. Sur la CES, les différents courants opposés à l’adhésion (on y retrouve trois tendances minoritaires, plusieurs petits syndicats et des départements dirigés par des militants ou d’ex-militants du PC) détiennent une minorité de blocage. Sur la CSI, l’adhésion a été repoussée d’extrême justesse (69,7% pour) mais la direction va revenir à la charge pour essayer d’emporter la décision grâce à une "consultation" des syndiquéEs. L’an dernier c’est d’extrême justesse que l’entrée des syndicats de l’enseignement privé dans la FSU (avec leurs revendications spécifiques) avait été bloquée.

Sinon, la FSU peut se satisfaire d’être (enfin) reconnue dans le champ social ou syndical. Richard Moyon, porte-parole de RESF, a fait une intervention très émouvante. Annick Coupé pour Solidaires a plaidé en vain la cause des précaires. Et Bernard Thibault a assuré que CGT et FSU défendraient ensemble le droit de grève s’il était attaqué.

Un vote révélateur
La FSU est officiellement organisée en tendance. Les statuts prévoient un triptyque : syndicats nationaux, sections départementales et tendances. En fait les syndicats nationaux (2) détiennent l’essentiel du pouvoir et les lieux de syndicalisme intercatégoriel ou interprofessionnel sont inexistants. Les instances délibératives sont devenues des lieux de confrontation parlementaires où les différentes bureaucraties syndicales élaborent leurs compromis. Cette structure renforce le corporatisme et diminue l’éventualité de lancer des luttes. Ces dernières années, alors que le pouvoir s’est livré à des attaques d’une rare violence contre les services publics en général et l’Éducation Nationale en particulier, la FSU a systématiquement adopté la même position : des accords avec les syndicats les plus droitiers, des grèves isolées qualifiées de temps fort, des tas de pseudo actions invisibles et un refus systématique des assemblées générales, des coordinations et de toutes les formes d’auto-organisation. Résultat, une suite quasi ininterrompue de défaites graves. Seule exception, le CPE, mais la victoire obtenue ne doit rien à la FSU, c’est la détermination de la jeunesse scolarisée qui l’a permise.

Dans cette structure, le droit de tendance est réduit à une forme de parlementarisme. Les décisions sont prises ailleurs. Les dirigeants des nouveaux syndicats venus de la CFDT l’ont bien compris : ils ont tous rejoint la tendance majoritaire "Unité et Action" autrefois liée au PC et aujourd’hui caisse de résonance des différents appareils alors qu’ils n’ont rien de commun dans leur histoire militante avec ce courant corporatiste.

La pratique à la FSU, c’est le consensus obligatoire et ce sont les motions unanimes où les pires orientations réformistes triomphent toujours. Depuis la fondation de la FSU, L’École Émancipée a tout avalé : le refus de titulariser les précaires, le maintien de la hiérarchie en terme de statuts et de salaires, le renoncement à la laïcité, la structuration bureaucratique, le refus d’engager des luttes pour gagner. C’est même elle qui est à l’offensive sur la 6e confédération. Du coup aux élections dans la fédération, les syndiquéEs ont préféré l’original à la copie et l’EE a perdu des voix au profit d’UA.

La tendance "Émancipation" a nettement progressé, passant de 1000 à plus de 1800 voix. Elle est désormais la troisième tendance de la fédération. Ces progrès sont dus au fait qu’Émancipation a été perçue comme la seule alternative à la direction "hétérogène". Elle a su attirer différentes forces oppositionnelles, soit ponctuellement, soit durablement. Il y avait plus de 30 déléguéEs d’Émancipation (ou des courants "Pour un syndicalisme de lutte" et "Ensemble") au congrès de Marseille. Parmi ces déléguéEs, des camarades qui ont rejoint récemment la tendance. Et beaucoup de jeunes dont c’était le premier congrès fédéral avec déjà l’expérience de luttes diverses : précaires, étudiantEs, coordinations … Pendant des années, les militantEs d’Émancipation dans la FSU se sont sentiEs bien seulEs. Les sympathisantEs quittaient la fédération massivement à chaque lutte sabotée. La stratégie d’être dans le syndicat majoritaire en complète opposition à la direction semblait rebutante. Depuis le congrès de Marseille, il semble certain qu’une nouvelle génération de syndicalistes révolutionnaires va continuer cette histoire en la renouvelant et c’est tant mieux.

Consensus obligatoire et réformisme
Un congrès FSU, ce sont quatre thèmes (l’École, les statuts et salaires, "l’alternative" et la structuration syndicale) et un seul texte commun, savant compromis des différentes composantes qui laisse finalement le champ libre à la direction "hétérogène". Du coup, une tendance comme Émancipation qui refuse de s’inscrire dans une logique d’amendement au consensus obligatoire et qui a des motions alternatives sur tous les sujets peut apparaître comme sectaire.

Notons d’abord que dans le très long texte du congrès, il n’y avait pas une ligne sur la laïcité. Autrement dit, la FSU n’a rien à dire sur la privatisation rampante de l’Éducation, les remises en cause de la séparation de l’Église et de l’État ou sur le fait que l’enseignement privé a institutionnalisé la concurrence généralisée entre les établissements scolaires et la destruction de la carte scolaire. Un amendement demandant entre autres la "nationalisation sans indemnité ni rachat" de tous les établissements a néanmoins obtenu plus de 50% de voix. Pas assez pour être adopté.

Sur l’École, la FSU s’accommode d’une école à deux vitesses qui pratique le tri social. Il faut dire que le SNES, principal syndicat du secondaire, est pour la diversification à outrance et donc pour l’existence de filières ségrégatives. En règle générale, la FSU n’est porteuse d’aucune remise en cause de l’école actuelle et d’aucun projet novateur.

C’est sur la question de la précarité que la FSU demeure totalement braquée. Les précaires sont considéréEs comme des ennemis, comme une menace sur les statuts. Ces dernières années, les non-titulaires ont été licenciéEs par milliers. De nombreuses catégories ont disparu (notamment parmi les personnels de vie scolaire). Les postes au concours n’arrêtent pas de diminuer. Du coup, les précaires fuient une fédération qui ne les défend pas. Et qui n’a pas l’intention de le faire. La FSU continue de préconiser des "plans spécifiques de titularisation" qui n’ont abouti qu’à laisser des dizaines de milliers de précaires dans des conditions aggravées. Sur les statuts des personnels, la FSU entend respecter la hiérarchie sociale. Les augmentations salariales sont demandées en pourcentage. Chaque catégorie, même la plus favorisée, a droit aux revendications catégorielles (hors-classe, revalorisation …), y compris les chefs d’établissement dont certains viennent de rejoindre la FSU.

Cette année, un thème complet du congrès concernait "l’alternative". Oh, ce n’est pas une alternative au capitalisme. C’est plutôt dans le cadre d’une relance Keynésienne de l’économie, comment utiliser les "marges". On y trouve des propos naïfs sur "comment mieux répartir les richesses entre capital et travail". Dans ce chapitre, il faut noter que sur certains plans, la FSU a progressé. Malgré les résistances d’une partie de l’appareil, la FSU s’est ralliée à la "régularisation de tous les Sans Papiers" et on la retrouve dans divers collectifs contre les dérives sarkozystes ou au Réseau Éducation Sans Frontières. Le Congrès s’était ouvert par deux motions unanimes : pour Roland Veuillet (qui a fait 56 jours de grève de la faim) et pour Florimond Guimard, un militant marseillais du RESF qui va passer en justice. Mais en même temps la FSU n’a jamais fait amende honorable pour sa responsabilité dans la répression contre Roland Veuillet et son soutien dans d’autres affaires de répression est beaucoup moins clair.

Enfin, le thème "syndicalisme" qui devait être le centre du congrès n’a pas accouché de grand-chose. Faute de pouvoir grossir, la FSU se concentre sur la défense de l’appareil et sur sa reconnaissance institutionnelle. On est loin du mythe de la "fédération novatrice, unitaire et combative" des années 90. La FSU est désormais un appareil de plus dans la désunion syndicale qui essaie de balancer entre un discours de fermeté et un discours de "dialogue social".

Que peuvent faire des syndicalistes révolutionnaires dans une telle fédération ? Développer une orientation alternative qui sème le doute ou la sympathie chez bon nombre de congressistes. Développer des alliances sur certains sujets (la laïcité, l’opposition à la CES et la CSI, la précarité). De nombreux votes (à 40 ou 50%) ont montré que plusieurs débats restent ouverts : pour la nationalisation laïque, pour le droit de vote et d’éligibilité des immigréEs à toutes les élections, contre les Jeux Olympiques de Pékin, pour la titularisation de tous les précaires …

Et l’action ? Le débat aura été expédié en une heure. Avec toujours la même réponse : "vous voulez lutter ? La FSU vous soutient. Vous ne voulez rien faire ? La FSU vous soutient". Après le congrès de la FSU, des grèves se sont généralisées dans les établissements scolaires les plus durement touchés par les suppressions de poste et la pénurie. Mais la riposte unitaire d’ensemble est remise à une date indéterminée.

Pierre STAMBUL

(1) Principalement animée par des militantEs de la LCR.

(2) Il y en a 22 mais les deux principaux (SNES et SNUipp) regroupent plus de la moitié des adhérents.


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