Propriété et possession

jeudi 27 octobre 2016

Depuis 2008, Marie-Claire Calmus publie régulièrement ses Chroniques de la Flèche d’Or, textes dits en public pour susciter le débat. Nous publions ici un extrait du volume VI, à paraître prochainement.

La propriété n’est pas la possession écrit Jean-Luc Nancy dans L’idée du Communisme, livre collectif dirigé par Alain Badiou et Slavek Zizek. “Elle est moi”. Et on pourrait ajouter :“je suis elle”.

La société des propriétaires

Nous ne faisons avec elle qu’un ou qu’une.Pas étonnant donc que dès l’origine le capitalisme se fonde sur la propriété. D’ailleurs, les régimes de droite tels ceux de Sarkozy facilitent l’accès à la propriété. La propriété signifie succession et renforce la famille, socle de l’ordre moral et public.

Par la propriété l’individu se transforme : il se sent faire corps avec la société et y acquérir un statut assorti de nouveaux droits. Posture sociale qui en entraîne d’autres : relationnelles, politiques. Propriétaire de son logement, on accepte de faire partie d’une association de semblables, voir de s’en occuper activement.

Malgré les préoccupations d’entretien, de confort et de sécurité, de sérénité de l’immeuble, on y trouve son compte par la valorisation de sa personne, de ses capacités d’arbitrage et de gestion. Et sur l’articulation de son état sur le système politique dominant.

Et on peut se donner l’illusion de l’altruisme tout en ménageant au mieux ses intérêts confondus abusivement avec ceux des autres. Or malgré cette apparence de communauté d’objectifs, nous ne formons pas avec les autres propriétaires un collectif mais une agglutination (un magma) d’individuEs privilégiéEs, de ceux/celles qu’on pourrait appeler les “surindividus”. Qui fortEs de leur droit de propriété se moquent pas mal des autres — propriétaires ou non et parmi ces dernierEs particulièrement des locataires — et n’ont qu’une crainte : que ceux/celles-ci nuisent à leur confort et même à leur bien. Être propriétaire est un titre social. L’acquérir est changer de mode d’inscription dans la société, changer le regard qu’on porte sur elle et qu’on porte sur vous.

Révolution et prise de possession

Les pouvoirs jouent sur cela dans l’imaginaire du citoyen-acquéreur potentiel.

Les propriétaires forment bien une classe, mais dont les luttes pour ses intérêts ne peuvent rester qu’individuelles du fait du contexte politique ; au contraire la lutte de classes des moins bien pourvuEs, des “sans parts” est dès le départ, par nécessité, solidaire : les minoritaires dans l’ordre dominant doivent se serrer les coudes.

La possession est socialement plus neutre. Un état ou un lien aléatoire et relativement lâche avec non seulement des choses, mais des dispositifs : je suis en possession de tous mes moyens. Posséder, au moins dans l’énoncé, ne nous octroie aucun statut juridique ou social particulier.

De ce fait comme le faisait remarquer un spectateur, la dimension affective consciente de la possession est plus grande que pour la propriété.

On vient d’éditer Prise de possession de Louise Michel. Cette prise de possession, celle des démuniEs, des oppriméEs ne peut se faire que contre la propriété :“Prise de possession est plus exact qu’expropriation puisque expropriation impliquerait une exclusion des uns ou des autres, ce qui ne peut exister, le monde entier est à tous [...] la propriété individuelle s’obstine à vivre malgré ses résultats anti-sociaux, les crimes qu’elle cause de toutes parts, crimes dont la centième partie seulement est connue”.

Linguistiquement nous remarquons que l’appropriation c’est à dire l’acte d’acquérir accompli, il n’y a pas de verbe spécifique pour être propriétaire (on doit se contenter d’utiliser cette locution ou... le verbe posséder) ce qui souligne, comme la bivalence du nom propriété (état et bien) la fusion de l’être et de l’avoir.

Posséder l’autre

En ce qui concerne les relations humaines et en amour surtout où la sexualité est décrite, surtout de l’homme vers la femme, en termes de possession“il la posséda...” comme disent les romans de gare, la possession liée à l’affectif et au sexuel peut des deux côtés se transformer en une forme de propriété QUI NE DIRA JAMAIS SON NOM — celle-ci autorisée, consacrée en quelque sorte par l’institution du mariage et surtout par la cohabitation — ce qui nous ramène... à l’immobilier !

L’appropriation de l’autre va avec le fait d’habiter le même appartement, la même maison. Ceci entraîne un droit sur les corps alors que les âmes, heureusement, réusissent plus ou moins à s’échapper.“Tu m’appartiens” signifie non pas seulement je te possède mais tu es mon bien, tu es à moi, je suis ton ou ta propriétaire.

M. C. Calmus