L’antipsychiatrie mise en scène

Théâtre
jeudi 27 octobre 2016

Élizabeth Czerczuk dirige depuis 2013 le Théâtre Laboratoire. Avec sa dernière pièce, Dementia Praecox, inspirée de ST.I. Witkiewicz, elle met en œuvre sa conception du théâtre et sa technique, fondées sur le travail de l’intégralité du corps et des émotions, s’appuyant sur le rythme scénique et la voix.

La magistrale mise en scène et recréation, conçue par Élizabeth Czerczuk, d’un texte de ce grand auteur polonais de la fin du XIXe siècle nous ramène, par le jeu corporel des acteurs/ actrices et la participation du public, aux audaces des années 70. On pense inévitablement à de toutes sortes d’œuvres, liées notamment au courant de l’antipsychiatrie interrogeant la différence entre la “folie”, c’est-à dire la maladie, et la “normalité”.

Des penseurs comme Foucault, Deleuze et Guattari dont les héritiers se battent encore pour une autre conception du soin psychatrique et de la philosophie politique qu’il suppose (1) ont transformé pour longtemps la conception de ce domaine de la médecine, même si la régression néo-libérale subordonnant la santé, comme tout, au coût et au rendement, rend très difficiles ces luttes des plus clairvoyantEs. Ont fleuri simultanément des créations théâtrales, comme celle de Peter Brook en 1967 reprenant un film de Peter Weiss : “Marat Sade ou La persécution et l’assassinat de JP. Marat tel que monté par les patients de l’Asile de Charenton sous la direction de Mr le Marquis de Sade”.

Comme dans d’autres mises en scène de Brook où, grâce à la disposition en rond, le public était lui aussi convié à intervenir.

Le Bread and Puppet avec ses grandes marionnettes de papier contestait aussi l’ordre établi. Bob Wilson (le Regard du Sourd ) prit le relais.

Folie et subversion

La folie a été souvent assimilée à la subversion, et celle-ci à la folie – persécutée comme telle depuis la chasse aux sorcières du Moyen-Âge jusqu’aux internements psychiatriques de feu l’URSS ou d’ailleurs, encore pratiqués aujourd’hui : isolement et traitements punitifs tentant d’éradiquer la révolte et d’éviter la contagion...

Élizabeth Czerczuk le montre magnifiquement par cette oscillation de ses personnages entre la démesure, et des visions lumineuses au bord de la voyance, totalement à contre-courant – celles de la plupart des vrais artistes et poètes. Un de ceux-ci en témoigne dans la pièce.

Le travail des acteurs est remarquable dans le déglingage. La désarticulation des membres, de la tête, des genoux, poignets et mains et la mobilité des muscles du visage, au rythme de la musique savante de Thierry Bertomeu, sont fascinantes. Les éclairages ajoutent au fantastique. Une telle intensité rendait sans doute les projections superflues.

Une actrice nous montra sur ses doigts les marques de ces laborieux exercices.

La participation du public, aimanté, conquis, pouvait cependant être poussée davantage, sans risquer d’affaiblir la tension dramatique.

Ce spectacle qui n’est pas un retour nostalgique au passé, mais la réhabilitation d’un théâtre tragico-politique, traversé d’un humour fracassant, me semble avoir rapport avec les luttes et les bouleversements actuels de notre société.

Marie-Claire Calmus

(1) En particulier Richard Gori (auteur de La Fabrique des Imposteurs , Éditions Les Liens qui Libèrent,2014) et Jean-Pierre Martin (auteur de la Psychiatrie dans la Ville et de La Rue des Précaires , Éditions Erès, 2011).