La FSU, l’alternative et Emancipation

samedi 10 mars 2007
par  QD, Administrateur

(article publié dans la revue "L’Emancipation syndicale et pédagogique", n°4 de décembre 2006)

(article téléchargeable en PDF avec le reste de la revue à cet endroit)

LA FSU, L’ALTERNATIVE ET ÉMANCIPATION

Le thème 3 du prochain congrès de la FSU à Marseille s’intitule "Pour des alternatives économiques et sociales". En un sens, on doit se féliciter que la FSU se préoccupe de ces questions et s’évade par moments de la logique corporatiste, des questions catégorielles ou de la stricte défense de l’appareil syndical. Reste à voir comment elle se positionne sur un terrain qui couvre des thèmes aussi divers que l’emploi, le "partage des richesses", la pauvreté, les inégalités, les droits et libertés, la solidarité internationale, le nucléaire, les OGM …

Dès le préambule, le texte du thème 3 affirme que "la FSU inscrit son projet syndical dans un projet de transformation de la société fondée sur l’émancipation de toute forme d’exploitation, de discrimination, de domination". On serait alléché. La FSU emprunterait-elle la voie lancée par les premiers syndicalistes qui se battaient pour l’abolition du salariat ?

Quelles valeurs ? Quelle société ?
La suite du texte donne un rapide démenti. Il n’y a aucune référence, ni à la lutte des classes, ni à la Charte d’Amiens. Le texte a consenti à remplacer l’expression "dégâts du libéralisme" par "dégâts du capitalisme" mais c’est une concession verbale. D’ailleurs, dans le cadre de la "redistribution des richesses", le texte évoque un partage "nouveau" entre capital et travail. L’alternative de la FSU n’a donc rien à voir avec une quelconque aspiration à une "société sans classe". C’est beaucoup plus un "capitalisme à visage humain" où les patrons auraient "compris" qu’il est de leur de leur intérêt de collaborer avec les syndicats et de promouvoir des services publics.

Quelle crédibilité peut-on accorder à un telle "alternative" ?

Dans cette description de la société à laquelle la FSU aspire, faute de mesures radicales sur les questions sociales, on aurait pu espérer une solide référence à la laïcité. Celle-ci sous tous ses aspects est la grande absente des textes préparatoires au congrès de Marseille. Il n’y a pas que la Charte d’Amiens ou l’unité syndicale qui ont été rangées au magasin des accessoires obsolètes. La revendication d’un "grand service public laïque d’éducation" n’existe plus.

Sur la précarité, le texte dit peu de choses pour décrire comment elle est devenue le mode de fonctionnement courant du capitalisme. Rien n’est préconisé pour interdire le recrutement de personnels précaires ou "l’externalisation" d’un grand nombre de services. Et bien sûr la FSU ne propose absolument rien aux précaires déjà recrutés et appelés à être jetés comme des kleenexs. Dans le thème 2, Les services publics et leurs agents , elle s’oppose bien sûr à leur titularisation immédiate et sans condition.

L’analyse de l’exclusion sociale, de la pauvreté qui touche 1/4 de la population, des droits fondamentaux à l’éducation, au logement, à la santé qui sont souvent vidés de leur sens, est très sommaire. À aucun moment, cette évolution de la société n’est présentée comme inhérente à l’évolution du capitalisme et à une société basée sur le profit individuel et la concurrence.

En fait, le fil directeur de ce texte, ce n’est pas une aspiration à l’égalité sociale ou à l’égalité des droits, c’est une justification de la hiérarchie sociale au nom de la "qualification". L’orientation économique est nettement productiviste et keynésienne : relancer l’appareil productif avec un rôle central de l’Etat. Comment cela peut-il fonctionner dans le cadre d’un capitalisme mondialisé ? Le texte ne le dit évidemment pas et il vise à propager l’illusion qu’on peut revendiquer sur la précarité, le droit à l’éducation, les salaires ou les conditions de travail, sans remettre en cause les règles du jeu du système économique.

La hiérarchie
On se demande ce qu’elle vient faire dans un texte sur l’alternative alors que l’idée même de la hiérarchie est en complète contradiction avec celle d’égalité. Dans tous les thèmes, corporatistes, de ce congrès, la hiérarchie des statuts et des salaires ou le refus de la titularisation sont justifiés au nom de la défense des personnels titulaires. Dans le thème 3, des justifications plus idéologiques sont données… Dans Emancipation Tendance Intersyndicale, nous opposons à cette vision hiérarchique du salariat les revendications de corps unique et d’augmentations uniformes. À travail égal, statut égal, salaire égal !

Dans le texte du congrès, aucune description de l’évolution de la société expliquant comment le recours à l’emploi précaire est devenu la norme pour les "nouveaux" emplois n’est faite. La précarité n’est examinée que sous l’angle de la jeunesse ou sous l’angle des salariéEs disposant d’un emploi stable. La FSU propose "d’associer la qualification des emplois et la qualification des personnes et de rémunérer ces qualifications". Tant pis pour les femmes de service du groupe Accor qui se sont battues pour être dignement traitées et rémunérées. La FSU est pour un retour à l’indexation des salaires (donc le compromis de Mâcon qui mélangeait augmentations uniformes et augmentations en pourcentage est mort : il n’y a plus que ces dernières). Mais en même temps, la FSU ne veut pas "compromettre l’investissement et la compétitivité". Les patrons non plus : c’est pour cela qu’ils licencient et délocalisent.

Protection sociale, prélèvements
La FSU exigera-t-elle, quel que soit le résultat des prochaines élections, de revenir sur toutes les lois scélérates qui ont fortement attaqué les retraites et la protection sociale ? On peut en douter. Pour la FSU, la relance, l’augmentation du PIB, le plein emploi et l’augmentation des revenus règleront tous les problèmes. On sent bien la nostalgie du processus de 1981. Avec la même impasse théorique : la relance avait abouti à un déficit budgétaire et à un plan d’austérité. Il n’avait évidemment jamais été question de s’en prendre à la classe dirigeante en tant que telle.

Pour garantir les retraites, la FSU prône "une politique volontariste de plein emploi". Comment faire dans une société capitaliste où le fort taux de chômage est institutionnel et permet une pression permanente sur les salariéEs ? Mystère. Idem pour le système de santé. Le financement des hôpitaux privés est signalé comme problématique mais pas question de s’attaquer à ce secteur ou aux mandarins. La FSU soutient les mutuelles sans rien dire sur le fait qu’elles n’ont bien souvent de "mutuelles" que le nom et qu’elles recherchent le profit comme les assurances privées.

Sur la question du logement social, le texte ose (enfin) parler de réquisition mais du bout des lèvres. Rien n’est dit sur les moyens nécessaires pour assurer la mixité sociale et une construction d’habitations (salubres) à la hauteur des besoins. Qui dit mixité sociale dit aussi mixité scolaire et rien ne dit que la FSU soit vraiment opposée au "tri" des élèves.

Enfin sur l’impôt, les différentes réformes visant à exonérer les plus riches sont dénoncées, mais rien n’est proposé pour taxer le capital ou s’en prendre à sa liberté de voyager là où les profits sont les plus lucratifs. Toujours les demi-mesures.

Droits et libertés
C’est sans doute sur ce terrain que la FSU a le plus évolué. Il n’y a pas si longtemps que des militantEs syndicalistes UA se dressaient contre nous quand on demandait le droit de vote des immigréEs en nous opposant : "vous n’allez quand même pas permettre aux étrangers qui ont des résidences secondaires de décider pour nous ?" Ou qu’en plein congrès, le "rapporteur" s’opposait avec vigueur à toute demande de "régularisation immédiate de touTEs les Sans Papiers". Il y ajoutait un gros bémol : "…qui en ont fait la demande" ou "…qui ont fait la preuve de leur insertion en France."

Bien souvent, nous avons eu le tort d’avoir raison trop tôt. Mais on doit se féliciter d’avoir su convaincre ou plus simplement de constater que sur ce terrain, la réalité des discriminations ou de la répression a fini par convaincre la FSU que les mots d’ordre mi-chèvre mi-chou n’avaient plus aucun sens. La FSU est aujourd’hui pour la régularisation de touTEs les Sans Papiers même si dans les débats, certainEs militantEs sont sensibles à l’horrible "La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde" de Rocard.

La direction de la FSU est réellement investie dans la lutte contre la loi CESEDA, le réseau "Education sans frontière", le collectif antidélation ou différents collectifs pour les droits des femmes ou contre l’homophobie. On retrouve la FSU dans l’opposition à la criminalisation des jeunes, aux centres fermés pour mineurs ou au fichage. Et, c’est tout récent, la FSU réclame enfin l’amnistie pour les jeunes condamnés lors de la révolte de novembre 2005 ou lors de la lutte contre le CPE. Rien par contre sur les autres cas de répression (Roland Veuillet).

Le seul problème mais il n’est pas mince, c’est que, en dehors de certainEs dirigeantEs de la FSU déchargéEs pour participer aux réunions unitaires où ils/elles sont en général appréciéEs, cet engagement de la FSU a très peu de conséquences sur les militantEs de base pour lesquelLEs ce positionnement ressemble essentiellement à un supplément d’âme. La FSU n’a jamais réellement mobilisé sur ces questions. Et puis, le texte sur les droits et libertés est gâché par des passages pour le moins "bizarre" : un paragraphe sur le droit à la culture qui comprend … le sport (ils/elles n’ont pas lu Jean-Marie Brohm) et un long paragraphe sur "la police démocratique". La FSU est pour les keufs non karchérisés.

L’international
Curieusement, l’analyse de la mondialisation s’accompagne d’une touche antiproductiviste alors que tout le paragraphe sur la situation en France prônait une reprise de la croissance comme solution à tous les maux.

La pierre angulaire de l’analyse des conflits mondiaux par la FSU repose sur une véritable vénération pour les Nations Unies. Il y a là une confusion entre le "droit international" sur lequel on peut s’appuyer (droit des peuples, droit à la résistance …) et l’institution ONU qui a largement avalisé depuis toujours la loi du plus fort, c’est-à-dire celle de l’impérialisme. Ainsi le passage sur le rôle de la FINUL au Liban est purement interrogatif sans dire que par exemple ces troupes ne sont pas déployées chez l’agresseur (Israël). La FSU est pour une "réforme" de l’ONU dans la droite ligne des "réformes" qu’elle propose en France.

La FSU a positivement évolué sur la guerre israélo-palestinienne où, malgré la résistance de quelques secteurs (la direction du SNES notamment), l’occupant est clairement désigné et les revendications sont devenues claires (contre l’occupation, le Mur…). Cette évolution ne va hélas pas jusqu’à un ralliement au mot d’ordre de "boycott d’Israël tant que durera l’occupation." De même, sur la "Françafrique", la FSU a fini par admettre que l’armée française véhiculait "la pauvreté et l’absence de démocratie".

Sur l’immigration, la FSU se prononce pour la "liberté de circulation" et contre "l’immigration choisie" et le pillage des cerveaux préconisés par Sarkozy.

Développement durable, écologie
Autrefois, comme le PC et la CGT, les UA étaient des défenseurs inconditionnels du nucléaire civil (contre le nucléaire militaire). Le texte du congrès évoque pour la première fois une "crise environnementale majeure" et la nécessité du "développement durable" (ce qui est parfaitement contradictoire avec le productivisme néo-keynésien prôné en politique intérieure). Des questions intéressantes sont posées sur les transports (camions contre trains ou canaux). La FSU se prononce pour une recollectivisation de l’eau, mais elle ne parle pas de renationaliser EDF et GDF. Pour la première fois, un texte de la FSU émet des doutes sérieux sur la politique du "tout nucléaire", mais cela ne va pas jusqu’à prôner la sortie du nucléaire. Sur les OGM, le texte initial allait assez loin en se prononçant pour un moratoire au nom du principe de précaution. Une offensive en règle du SNCS (les chercheurEs scientifiques) a nettement fait reculer le texte en semant la confusion.

La démocratie
La FSU a aussi voulu se prononcer sur les institutions. Façon de s’inscrire dans la décentralisation qui est bien faiblement critiquée et en tout cas pas analysée comme un moyen pour les capitalistes de démanteler un certain nombre de garanties ou de statuts. Le texte est muet sur la constitution de 1958 (qui ne dit mot consent ?). Il n’y a pas de critique sur l’opacité et le manque de démocratie de la construction européenne. L’évolution des médias, aussi bien en terme idéologique, qu’en terme de contrôle par les grands groupes financiers est critiquée, mais aucune revendication concrète n’est proposée. La FSU est pour le droit de vote des étrangers aux élections locales, mais elle n’est pas prête à l’étendre à toutes les élections. Et puis on risque bien, si l’on n’y prend garde, d’avoir un texte se prononçant pour un "service civique universel".

On le voit, ce thème du congrès est plus "ouvert" que les autres. Il y a des batailles qu’on pourra gagner. Nos idées ont progressé de façon non négligeable et elles vont probablement continuer d’avancer. Mais la philosophie générale de la FSU reste fondamentalement pleine d’illusions réformistes. Avec un programme fondamentalement "ségoléno-compatible".

Pierre STAMBUL

Bouches-du Rhône


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