La FSU et le syndicalisme : vers un néo-réformisme ?

samedi 10 mars 2007
par  QD, Administrateur

(article publié dans la revue "L’Emancipation syndicale et pédagogique", n°3 de novembre 2006)

(article téléchargeable en PDF avec le reste de la revue à cet endroit)

La FSU ET LE SYNDICALISME :
VERS UN NÉO-RÉFORMISME ?

Le précédent congrès de la FSU, à Perpignan en janvier 2004, avait connu des débats animés sur la "recomposition" syndicale, en particulier avec le problème de l’extension du champ de syndicalisation de la FSU aux trois Fonctions Publiques. Le congrès avait marqué un pas dans cette direction. Mais cela ne constituait qu’une des facettes des importantes questions qui se posaient au syndicalisme FSU, et qui continuent à se poser...

Les textes préparatoires au congrès, votés au Conseil National, traduisent un accord entre les deux tendances de direction (UA et l’"EE-FSU"). L’ensemble des thèmes abordés (bilan de la FSU et enjeux pour le syndicalisme dans le contexte actuel, la question de l’outil syndical, le rapport entre la FSU et les mouvements sociaux, la FSU et les questions internationales) dessine une forme spécifique de syndicalisme...

Le syndicalisme FSU : une réalité inchangée...
Le cadre dans lequel doivent se dérouler les débats du congrès est fixé d’emblée : "Le principe fondamental, qu’il convient de rappeler, est que la Fsu est une fédération de syndicats nationaux". Autrement dit, plus que jamais on veut développer un syndicalisme à base catégorielle (et même corporatiste), quitte ensuite à s’étonner de la faible implication des personnels dans la vie de leur fédération. Et pour cause : si les personnels n’adhèrent pas directement à la fédération, mais par le biais de ses Syndicats Nationaux (SNES, SNUipp, etc), comment éviter que la structure fédérale n’apparaisse comme un simple "plus", un simple "supplément d’âme" coupé des luttes quotidiennes ?

Ce maintien de la primauté d’un syndicalisme catégoriel amène logiquement à ne donner qu’un rôle réduit aux réalités qui pourraient permettre de dépasser ces limites : ainsi le rôle des tendances comme lieu d’appropriation du syndicalisme par les personnels, mais aussi les sections départementales de la FSU ou ses sections locales (évacuées en une phrase !).

A partir de là, constatant que c’est quand même difficile pour une fédération syndicale de vivre comme un simple appareil extérieur à la vie syndicale réelle, on ne peut que se limiter à des voeux pieux ou de simples mesures techniques. Pourtant des solution existent, Emancipation a fait des propositions en ce sens ; tout d’abord vitaliser les sections locales, lieux permettant une rencontre entre les différentes catégories de travailleurs, la mise en place d’actions au niveau local et l’élaboration de mandats, la réunion d’AG de syndiqués FSU... et donner de réelles prérogatives aux sections départementales. Nous avons fait des propositions de modifications statutaires pour cela, et d’autres aussi en font, qui permettraient de développer les sections locales (proposition des Bouches-du-Rhône).

Quels rapports aux personnels et à l’Etat ?
C’est une question majeure, qui définit la nature d’une organisation syndicale ! Dans le cas de la direction de la FSU, l’implicite finit par déboucher sur du non-dit.

Ainsi la question de l’indépendance syndicale. Elle se pose par rapport aux partis et aux élections, mais aussi par rapport aux institutions. Le texte préparatoire en reste à un point de vue très circonstanciel et tactique, en réduisant ces enjeux d’une part aux présidentielles de 2007 (pas d’appel au vote pour un candidat), d’autre part à la question de la représentativité institutionnelle de la FSU. Ce point est assez développé, mais le rapport aux institutions en-dehors de cet aspect est un parent pauvre ! Et ce alors même que ces questions se posent de plus en plus fortement, et se poseront encore plus si la FSU obtient sa représentativité institutionnelle tant souhaitée. Un exemple ? Dans un nombre croissant de sections départementales, la majorité des ressources financières vient de subventions accordées par des collectivités territoriales. La question de l’indépendance syndicale est posée, et on ne peut y répondre en se limitant à écrire que "La Fsu est attachée à un syndicalisme d’adhérents dont les ressources proviennent des cotisations syndicales".

Cette question se pose aussi par rapport aux nouvelles instances mises en place ces dernières années, y compris au niveau local (conseils pédagogiques dans les collèges et lycées par exemple), en particulier avec le "dialogue social" bidon dont les objectifs sont assez clairs (discours de Chirac devant le Conseil Économique et Social, définissant les objectifs de la réforme à ce sujet : "Il faut moderniser le code du travail (…) Les syndicats doivent se libérer d’un ancienne tradition protestataire") ; elle revient en fait à ceci : quel est le rôle du syndicalisme dans le cadre du "dialogue social local" qui vise précisément à l’affaiblir, en divisant les personnels et en neutralisant le rôle de contestation des organisations syndicales ? S’y impliquer systématiquement comme c’est le cas actuellement, au risque de la co-gestion voire de la co-élaboration des régressions sociales ? Développer un syndicalisme d’"expertise" et d’intégration dans l’appareil d’Etat ?

Cette impasse sur le rapport aux institutions capitalistes n’est pas innocente, pas plus que ce paradoxe : le texte préparatoire parle dans les détails des droits syndicaux liés à la "représentativité" institutionnelle (décharges, subventions...), mais très peu de ceux qui concernent les personnels à la base. Ce devrait pourtant constituer une priorité pour un syndicalisme qui se veut tourné vers la revendication et le débat avec les personnels ! Rien ou presque sur la répression anti-syndicale, alors que l’autoritarisme, les pressions et sanctions de toutes sortes se développent contre les militants syndicaux dans le pays. Peu de choses concrètes sur les droits syndicaux de tous les personnels au quotidien, alors que le meilleur moyen de développer la "démocratie sociale" c’est encore de permettre l’élaboration et le mandatement par les AG de personnels à la base (sans compter divers dispositifs qui limitent le droit syndical, la règle du trentième indivisible en cas de grève, etc).

Cet aspect est d’autant plus critiquable que ce développement de la vie syndicale à la base est le meilleur moyen pour empêcher les dérives liées à l’intégration dans l’appareil d’État qu’on a évoquées plus haut...

La question de l’unité
Le rapport préparatoire s’étend assez longuement sur la question de l’unité.

Concernant l’unité d’action, et donc les formes de luttes, l’approche est encore une fois tacticienne. Ce n’est pas fortuit. La direction de la FSU érige en modèle la lutte contre le CPE – ce qui est juste - mais rélègue les formes de lutte au second plan : un coup de chapeau aux coordinations... pour les seuls étudiants (on se demande si cette forme d’action existe ailleurs à la lecture du texte !), et on passe à l’essentiel : l’unité au sommet entre directions syndicales. Le problème de l’auto-organisation des luttes n’est pas totalement nié, mais il n’est qu’un aspect secondaire. En fait, la prise en main de la lutte par les personnels eux-mêmes n’a pour la direction de la FSU pas de pertinence en soi, elle sert de levier... pour modifier les rapports de forces avec les autres directions syndicales quand cela s’impose : "La meilleure façon de traiter les désaccords existants est de faire appel à l’avis et l’intervention des personnels à chaque fois que nécessaire".

Nous sommes au coeur de nos divergences concernant la revendication et la lutte : qui doit diriger l’action, les personnels eux-mêmes par le biais de leurs structures auto-organisées (AG, comités de grève, coordinations), élaborant leurs propres revendications et définissant leurs propres formes d’action – ou les directions syndicales par des accords de sommet ?

En revanche, sur la question de l’unité organique, les choses sont beaucoup plus nettes : la logique du congrès précédent continue, la volonté d’ "élargir le champ de syndicalisation" de la FSU, une logique boutiquière de renforcement de l’appareil pour gagner la représentativité institutionnelle, se souciant avant tout de concurrencer les autres organisations syndicales et accroissant de ce fait la division syndicale. Les axes développés laissent peu de place au doute : "Comment poursuivre la mise en œuvre du mandat de Perpignan « d’élargissement de la Fsu à l’ensemble des secteurs des fonctions publiques » ?" ; "La confédéralisation de la Fsu est-elle aujourd’hui envisageable ?".

Mais cette fois-ci, foin de pseudo-légitimation idéologique comme au congrès précédent : on ne prétend pas que par ce biais la FSU oeuvre à renforcer l’unité syndicale (renforcer l’unité en créant de nouveaux syndicats et en émiettant encore plus le syndicalisme ?!). C’est que le bilan de l’opération engagée il y trois ans, aussi bien que les perspectives pour la poursuivre, ne sont pas au rendez-vous...

Un contexte différent
Même avec un choix clair en faveur de la "recomposition", les formulations du texte préparatoire restent très prudentes sur la poursuite de la transformation de la FSU qui en est la résultante. Et pour cause ! Ledit texte résulte d’un compromis difficile...

Le processus de "recomposition" lancé à Perpignan développait une nouvelle vision de la FSU : passer de la fédération réformiste de masse des personnels de l’Education – héritage de la FEN - , à une sorte de néo-réformisme mêlant l’intégration dans les nouvelles instances de "dialogue social", l’extension du champ de syndicalisation et la transformation en fédération de toute la Fonction Publique voire en confédération (en s’adaptant à la décentralisation pour se développer dans la Fonction publique Territoriale), et enfin l’intégration dans la Confédération Européenne des Syndicats. Cette opération transformerait fondamentalement la FSU, et pas en bien, elle représenterait une évolution vers une UNSA-bis. Le syndicalisme réformiste classique de la FSU basculerait vers un syndicalisme guère éloigné de l’accompagnement du libéralisme.

Cette opération a échoué : l’extension du champ de syndicalisation est un échec, la nature de la FSU n’a pas changé comme escompté par sa direction. Celle-ci le reconnaît d’ailleurs à sa manière : elle se plaint que
"Malgré l’arrivée de nouveaux syndicats, elle (la FSU) peine à se défaire de cette image de fédération « enseignante »... ce qui est très logique car c’est sa nature profonde : "d’autant que la réalité est que l’essentiel des syndiqués, des moyens, de la représentativité provient d’un petit nombre de syndicats « éducation nationale » ".

Soit dit en passant, on chercherait en vain toute trace de référence à l’unification du syndicalisme, ses conditions, sa nécessité, son intérêt pour les travailleurs... Cette stratégie est seulement évoquée pour être réfutée, en tirant un trait sur l’autonomie syndicale (issue du choix de la FEN en 1948, et qui avait au moins le mérite de se concevoir comme une volonté de ne pas diviser les travailleurs de l’éducation) au profit de la "recompo" : "Ainsi, elle est amenée à remettre en cause sa situation d’ « autonomie » héritée de la fin des années 40 pour se donner une surface d’intervention à caractère plus interprofessionnel". On ne saurait mieux dire la logique d’appareil qui guide la stratégie de la majorité de la direction nationale.

La FSU et les "mouvements sociaux"
Altermondialisme, nouvelles formes de luttes comme la désobéissance civile, solidarité internationale... la démarche de la direction de la FSU est la même que dans les autres domaines. Elle marie d’un côté un soutien de principe aux mouvements sociaux (ce qui n’est pas le cas de toutes les fédérations syndicales !), d’autre part une approche réformiste et tactique de ceux-ci. Il serait long de développer tous les aspects, prenons un seul exemple : l’altermondialisme. Le mouvement altermondialiste est traversé de débats. Le texte préparatoire examine les condition d’implication de la FSU dans ce mouvement à travers les Forums Sociaux – ce qui est certes nécessaire – mais ne prend nullement position sur des points défendus par les courants de lutte (lien entre les Forums Sociaux et les luttes locales, les Forums Sociaux comme lieux de pratiques d’auto-organisation rompant avec les normes de la société marchande et capitaliste, laïcité et rapports aux courants religieux réactionnaires...) au sein de cette nébuleuse.

Tout autre, beaucoup plus net, est son point de vue sur le syndicalisme international : en avant vers l’entrée dans la Confédération Européenne des Syndicats et la nouvelle CSI (Confédération Syndicale Internationale) ! Mais là encore, comme pour la "recompo", si une volonté est affirmée, elle n’est pas encore réalisée – et Emancipation fera ce qui est en son possible pour empêcher une telle perspective de se réaliser, car là aussi elle représenterait un pas vers le syndicalisme de renoncement.

Le débat a besoin de clarté
Le congrès de la FSU verra se confronter trois visions du syndicalisme :
- le maintien de la nature actuelle de la FSU (fédération réformiste de masse regroupant les courants du mouvement syndicale sur la base du droit de tendance même affaibli),
- sa transformation en fédération néo-réformiste s’adaptant à la "réforme de l’Etat", que l’"EE-FSU" en particulier appelle de ses voeux,
- et son dépassement vers une fédération mettant au premier plan l’auto-organisation démocratique des luttes, la solidarité intercatégorielle. C’est la perspective défendue par Emancipation, qui s’oppose à la deuxième hypothèse et n’entend pas se limiter à la première.

Quentin DAUPHINÉ (Var)


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