Témoignage sur le monde de l’animation

Dossier
jeudi 22 septembre 2016

Pour certainEs, la précarité qui pourrait découler de la mise en oeuvre de la loi travail est une réalité de fait... Nous avons interrogé Patrick, encadrant dans l’animation.

Émancipation  : Patrick, peux-tu nous présenter ton parcours dans l’animation ?

Patrick : J’ai passé le BAFA (1) à 18 ans et j’ai encadré des colonies de vacances pendant plusieurs années. J’ai aussi connu le chômage et l’animation est devenue mon activité principale : dans des centres de loisirs comme vacataire, comme contractuel, jusqu’à ce que je sois, par un effet d’aubaine, recruté d’abord en CUI-CAE sur un centre puis en CDD sur un autre où j’avais déjà travaillé comme vacataire. CDD qui ont fini par se transformer en CDI. Je fais maintenant partie de cette “classe de privilégiés” que constituent les animateurs/trices permanentEs dans une structure, en CDI, mais sans qualification professionnelle. Je n’ai toujours que le BAFA alors que généralement ce sont des postes qui sont réservés aux titulaires du diplôme professionnel de base qui est le BPJEPS (2). C’est un parcours assez classique. J’ai beaucoup de collègues qui ont fait ce boulot d’abord comme petit job d’été d’étudiant, et qui finissent par rester dedans parce qu’en fait il n’y a que ça, parce que ça recrute, et qui en font leur activité principale. En général, ils/elles cumulent plusieurs emplois de cette nature car dans un centre de loisirs, on ne travaille en général que le mercredi et les vacances scolaires. Il faut par exemple cumuler de l’accueil périscolaire matin et soir, de la surveillance de cantine ou de l’animation de pause de midi dans les écoles. et de la cantine. Les fameux TAP (3) ont permis à pas mal de gens de se fixer dans le secteur de l’animation.

Émancipation  : Est-ce que tu pourrais nous décrire le monde de l’animation ?

Patrick : Dans l’animation, il y a tout le monde des colos avec les grands séjours l’été, avec énormément de vacataires, pour encadrer les enfants mais aussi pour assurer les tâches de direction. Traditionnellement, c’étaient des instits qui le faisaient avec une très forte dimension militante. Cet héritage militant très très fort qui imprègne encore le secteur constitue aujourd’hui un problème. Les animateurs/trices sont très jeunes. En général, ils/elles ont entre 17 et 20 ans. Il y a un turn over énorme dans les équipes. En général, les animateurs/trices font deux ou trois saisons et puis ensuite ils/elles continuent leur études ou vont dans d’autres jobs d’été parce qu’ils/elles se rendent compte que c’est pas assez bien payé.

Et puis, il y a aussi les structures qui fonctionnent à l’année, les centres de loisirs, ce qu’on appelle les accueils de loisir dans le jargon technique. Ils sont ouverts le mercredi et certains font aussi la garderie le matin, le midi et le soir pour les enfants qui sont à l’école. Depuis la réforme des rythmes scolaires, certains centres assurent aussi les fameuses activités TAP avec une proposition d’activités complémentaires. C’est un secteur qui est caractérisé par un très fort recours aux vacataires, aux contrats courts et à des précaires.

Émancipation  : En terme de structures et de statuts, quelle est la place du public et du privé ?

Patrick : Il y a les deux. Pas mal de collectivités ont leur propre service d’animation, de centres de loisir ou périscolaire. Elles ont quelques permanentEs de la Fonction publique territoriale qui passent les concours, qui sont qualifiéEs mais le gros des bataillons est constitué de personnels en contrat CDD et de contractuelLEs. Dans la Fonction Publique, ils/elles sont un peu mieux lotiEs que dans l’associatif parce qu’ils/elles sont un peu mieux payéEs. Les collectivités ne peuvent pas utiliser le CEE (4) qui est très très mal payé. Mais les contrats restent de toute façon extrêmement précaires.

On a aussi tout le secteur de droit privé avec le développement de sociétés “boîtes à colos” surtout pour les séjours comme Peligo. Cependant, la grande masse des employeurs sont des associatifs souvent liés à des grandes organisations d’éducation populaire de “gôche”. Elles prospèrent en proposant aux collectivités des séjours de vacances, des activités d’accueil de loisirs, d’accueil périscolaire. Il y a dans certains cas une course à l’échalote entre les différentes organisations pour savoir qui raflera le plus de délégations de service public. C’est souvent la course au moins-disant car il faut pouvoir proposer une prestation la moins chère possible. Il y a un intérêt pour les collectivités à recourir au secteur associatif puisque ce secteur peut utiliser le CEE. Par exemple, concernant la collectivité dans laquelle je travaille, je suis salarié associatif mais il y a un secteur municipal. L’association pour laquelle je travaille n’a que le centre de loisirs. La municipalité a tout ce qui est garderie, périscolaire et toutes les activités annexes. La municipalité avait dit quasiment franco qu’il n’y avait aucun intérêt à réunir tous les secteurs puisque le fait que le centre de loisirs était toujours associatif permettait de gagner de l’argent, de moins payer les gens.

Émancipation : À un moment, tu as évoqué le fait que l’héritage militant était aujourd’hui un problème dans ce milieu de l’animation. Est-ce que tu peux expliquer en quoi ?

Patrick : Historiquement, l’encadrement des colos se faisait par des instits sur leur temps de vacances, avec vraiment une démarche militante visant à permettre aux enfants, souvent des enfants de classe populaire, de partir en vacances et de découvrir la mer, la neige etc. Il y avait vraiment quelque chose de très fort dans les années 60-70-80. Ce qui fait qu’aujourd’hui encore, tout engagement militant “contestataire” dans l’animation est perçu comme quelque chose d’anormal puisqu’on est dans un milieu où normalement on s’engage pour l’émancipation des classes populaires, pour l’accès des enfants des classes populaires aux vacances. Évoquer la question de la rémunération ou des conditions de travail peut paraître totalement déplacé. La dimension idéologique militante fait aussi qu’on ne se pose pas la question de ses propres conditions de travail.

J’ai fait des journées de 18h en colo en tant qu’encadrant. Et en fait ça devient même une fierté . On a cette fierté, cet état d’esprit dans l’animation : “on se débrouille”, “nous on n’est pas des fonctionnaires”, “nous on compte pas nos heures”, “on se défonce” , “on résout tous les problèmes par nous mêmes”, “on s’adapte”. C’est totalement intégré, ça fait partie de l’état d’esprit. Que quelqu’un puisse venir interroger : “attendez, peut-être que là il y a un problème ? Peut-être que là on est sous-payés ? Peut-être qu’on est exploités ?” C’est mal parce que c’est pour une bonne cause. Quand le syndicat Sud Isère avait levé un peu le problème du statut CEE il y avait eu une levée de boucliers extrêmement violente de la part d’organisations d’éducation populaire contre ce syndicat et contre le syndicalisme en général. Pour elles qui se conçoivent, dans leurs discours en tout cas, comme héritières du mouvement ouvrier, il est intolérable d’être accusées d’être ce qu’elles sont en réalité c’est à dire des organisations patronales marchandes. Leurs dirigeantEs prétendent malgré tout parler au nom de l’ensemble du secteur, y compris des animateurs/trices. Ces organisations fonctionnent comme des corporations où finalement salariésE et patronnEs sont “tous copains/copines” et “on a tous les mêmes intérêts”. Ces gens des organisations d’éducation populaire qui sont des permanentEs grassement payéEs, ces bureaucrates qui s’en sortent le mieux dans le secteur, défendent des valeurs de “gôche” mais n’arrivent pas à concevoir cette distinction entre salariéEs et employeurEs.

Émancipation : Tu as parlé du Contrat d’Engagement Éducatif, le CEE. Est-ce que tu peux nous en dire plus sur ce contrat ?

Patrick  : Le CEE date de 2006. C’est une tentative de régularisation d’une situation de fait qui existait dans une annexe de la convention collective de l’animation qui concernait touTEs ces petitEs jeunes qui bossaient dans les colos et qui bossaient en n’étant pas vraiment salariéEs mais pas vraiment bénévoles non plus. Il y a eu une volonté du secteur de clarifier un peu ça. Et ça a été clarifié en 2006 sous la forme de ce Contrat d’Engagement Éducatif avec une hypocrisie des organisations d’éducation populaire. Certaines ont dit “c’est super ! c’est pour les associatifs !” et en fait ça a été étendu à l’ensemble des structures de droit privé. Le CEE est un contrat de travail. Avec le CEE, il y a une relation hiérarchique, l’animateur/trice est aux ordres de son employeurE, ce qui en France définit le lien salarial. C’est donc unE salariéE. Dans sa fiche de paye, il y a toutes les lignes de cotisations salariales. Sauf que ce contrat déroge au droit du travail, au droit commun et ça c’est quelque chose de totalement dingue. Il déroge au niveau de la durée de travail. Il déroge au niveau du fait que c’est un CDD qui peut être renouvelé autant de fois qu’on veut. Et il déroge au niveau de la rémunération puisqu’en fait le CEE, c’est un forfait jour. Un forfait jour, ça veut dire qu’unE animateur/trice pour une journée de travail peut être payéE l’équivalent de 2,5 heures au taux du SMIC par jour, minimum. Ça fait une vingtaine d’euros par jour mais pour des journées de travail qui initialement pouvaient être de 24h en travaillant 6 jours sur 7. C’est rare qu’on aille jusqu’au bout, jusqu’au plancher du 2,5 heures SMIC par jour. En général c’est toujours un peu plus, c’est plus autour de 40-50 euros par jour mais pour des journées de 9-10 heures parfois plus. J’ai déjà bossé dans des centres où les collègues travaillaient 10h30 par jour et étaient payéEs de fait quatre euros par heure.

J’ai oublié de préciser que le CEE est un CDD d’usage. C’est toléré de renouveler le CDD pour la même personne. Ce qui est complètement dingue, c’est que le recours au CEE est limité à 80 jours par an mais que c’est à l’employéE de vérifier qu’il/elle ne dépasse pas cette limite. On a des situations totalement absurdes où des personnes très compétentes sont “remerciées” parce qu’elles risquent de dépasser leurs 80 jours et on ne peut plus les employer. Ce qui explique un turn over de fou dans l’animation au détriment des conditions de travail et au détriment des enfants puisque des animateurs /trices qui tournent beaucoup c’est des repères en moins pour les enfants, surtout pour les plus jeunes. Tout fait système mais tout ça pour réserver les intérêts des employeurs qui sont ces grandes organisations d’éducation populaire. Le CEE c’est un exemple finalement de dérogation au droit du travail.

Ce contrat, en 2007, a été attaqué par le syndicat Sud Isère auprès de la Cour Européenne de Justice, sur ses différents aspects : sur le fait que ce soit un CDD renouvelable, sur la rémunération en dessous du salaire minimum et sur le fait qu’on puisse faire travailler des gens jusqu’à 24 heures par jour. Ils ont eu gain de cause sur un seul point : celui du repos journalier. La Cour Européenne de Justice a dit qu’effectivement il n’était pas normal que ces salariéEs n’aient pas les 11 heures de repos journalier auxquelles ils/elles avaient le droit.

Émancipation  : Quelle a été la réaction des associations qui utilisaient le CEE ?

Patrick : Ça a fait un énorme scandale cette histoire, de la part de toutes les organisations d’Éducation populaire, notamment celles qui étaient regroupées au sein de ce qu’on appelle la JPA, la Jeunesse en Plein Air. Elles ont dit que c’était la fin des colos... que si on appliquait ces règles là, ça aurait impliqué d’embaucher du personnel supplémentaire pour couvrir les repos et que les enfants pauvres ne pourraient plus partir en colo, que les syndicats étaient irresponsables et œuvraient contre les enfants des classes populaires ; le genre de discours anti-syndicat qu’on a en ce moment par rapport à la loi travail.

Et donc cette levée de boucliers en 2011 a abouti après une intense campagne de presse et de lobbying auprès des parlementaires de droite comme de gauche. Certains avaient un intérêt direct en tant que maire par exemple. Il fallait pouvoir toujours faire partir les enfants en vacances et donc ils ont permis que ce repos journalier soit ou bien supprimé, ou bien saucissonné. Les plannings sont alors extrêmement compliqués à organiser. En gros pour y arriver, il n’est pas rare que le repos hebdomadaire de l’animateur soit supprimé. Il y a alors des modes de rattrapage. Il/elle rattrape par exemple ses heures de repos par petits morceaux de 4h dans la journée. Ce qu’il/elle n’a pas pu prendre, il/elle est senséE les rattraper après son contrat. Dans ce cas c’est pour sa pomme, il/elle n’a aucune compensation financière. On aurait pu envisager face aux contraintes du secteur, notamment cette nécessité, en colo, d’être présent avec les enfants lorsqu’ils dorment, d’être disponible si jamais il y a un souci, de se baser sur un système d’astreinte ou de compensation financière. Les employeurs n’en ont pas voulu et comme ils ont eu l’oreille des parlementaires, c’est passé comme ça.

Suite à cette décision de la Cour Européenne, la situation ne s’est pas vraiment améliorée en réalité. Certains employeurs font de faux plannings pour les corps d’inspection, en “s’entendant” avec les salariéEs.

Émancipation : Comment appréhendes-tu cette contradiction dans le système actuel entre satisfaction des intérêts des salariéEs et satisfaction des intérêts des enfants ?

Patrick : On est face à des organisations archi subventionnées et la question qui se pose réellement c’est celle du niveau de financement de ces services par la collectivité puisqu’on répond à un besoin social, à la fois de vacances des gamins pauvres qui ne peuvent pas partir et plus largement un besoin social de garde d’enfants, des moyens de garde pour les salariéEs. En fait, 99 ?% des personnes qui mettent leurs enfants soit dans une colo ou en tout cas dans un centre de loisir, c’est parce qu’ils n’ont personne pour les garder. S’il y avait un autre moyen de garde, on n’aurait personne. C’est une réalité. C’est quelque chose qui est assez mal assumé dans le secteur, en tout cas au niveau des organisations. Les animateurs/trices de base ne sont pas trop dupes... Les autres pensent toujours qu’on a un rôle éducatif de très haut niveau, qu’on est là pour ouvrir l’esprit des gamins mais en fait ce n’est pas vrai... On est vraiment là pour garder les gosses.

Émancipation  : Quelles sont les réactions des salariéEs face à cette situation ? Quelle est leur relation aux syndicats ?

Patrick : Le secteur est très très mal organisé. C’est un secteur où le taux de syndiquéEs est extrêmement faible. Je crois qu’on est à 0,5 ?%. C’est un secteur qui ne se conçoit pas comme exploité même si lorsqu’on discute avec les collègues en CEE, on arrive à les faire admettre que c’est pas normal.

Le turn over, la grande précarité expliquent que la plupart des animateurs/trices ne se conçoivent pas comme des salariéEs exploitéEs parce qu’ils/elles ne se conçoivent pas comme des salariéEs tout court. Ils/elles ont du mal à se projeter comme étant dans l’animation pendant des années. On ne dit pas à la personne : “vous allez être précaire pendant des années et des années en étant payé au lance-pierre”. On commence 1 an, 2 ans et puis finalement on fait son trou. Actuellement là où je travaille, touTEs mes collègues en CEE sont dans cette situation-là. AucunE n’est étudiantE et ne le fait pour financer ses études, ou à la marge simplement. Ce sont tous des gens qualifiés parfois surqualifiés d’ailleurs. On a des gens qui ont des licences voire des masters et qui font ça simplement pour bouffer mais qui le font de manière constante.

Ils/elles ont pris l’habitude d’être exploitéEs et ça c’est un des gros problèmes du CEE. On prend des gamins qui ont 16-17 ans et on les habitue à des conditions de travail anormales, à des rémunérations anormales et à une précarité qui n’est pas normale mais qui est présentée comme normale et qui est même plutôt valorisée dans ce secteur puisque c’est une flexibilité, c’est une disponibilité, c’est un engagement, d’ailleurs le nom du contrat c’est ça : Contrat d’Engagement Éducatif. C’est absurde mais ça marche encore. En tout cas, les gens ne se révoltent pas contre ça. Quand on discute avec eux, quand on essaye d’argumenter, ils sentent bien que ce n’est pas normal mais de là à s’organiser pour revendiquer, c’est pas ça. Si on n’est pas content d’un centre, d’une structure de travail, on va se faire embaucher ailleurs tout simplement. C’est comme ça que ça fonctionne. Les grèves d’animateurs/trices il y en a eu mais ça concerne en général les animateurs/trices qui sont employéEs par les collectivités. Sur les TAP, par exemple, il y a eu un mouvement des animateurs/trices de la ville de Paris, ou dans certaines autres grandes villes, qui ont protesté contre la dégradation de leurs conditions de travail. Pour faire passer la réforme auprès des maires, on a “desserré” les taux d’encadrement. Au lieu d’avoir des taux d’encadrement dans le périscolaire de un pour 10 pour les enfants en maternelle et de un pour 14 pour les enfants en primaire, on est passé à un pour 14 en maternelle et un pour 18 en primaire. Ce qui est extrêmement difficile comme conditions de travail pour les salariés et puis pour les enfants parce qu’un salarié stressé, c’est un salarié qui va être moins patient avec les enfants. Ils sont maintenant en train de réfléchir à comment desserrer les taux d’encadrement dans l’ensemble du secteur. Dans le secteur des colos et des centres de loisirs, on était à un pour 8, un pour 12, bien évidemment maintenant, comme les autres fonctionnent à un pour 14, un pour 18, il n’y a aucune raison qu’on ait des taux d’encadrement aussi faibles. C’est toute la profession qui voit ses conditions de travail dégradées par cette réforme des rythmes scolaires, même si cette réforme n’a pas que des effets négatifs puisqu’elle a permis à pas mal d’animateur/trices de gagner des heures de travail, de gagner une reconnaissance.

Le non plantage de la réforme dans pas mal de coins a énormément reposé sur la conscience professionnelle des animateurs/trices. Ce sont des gens qui ont pris sur eux pour se former, apprendre des techniques, que ce soit les animateurs/trices ou les personnels communaux par exemple qui avaient juste des tâches de ménage ou d’encadrement des cantines. Mais ça a énormément reposé sur le secteur qui a pris la réforme à bras le corps. Par contre quand il y a eu des évaluations, faites notamment par le Journal de l’animation, plus de 80% des animateurs/trices disent que cette réforme a dégradé leurs conditions de travail. Pour autant, ça ne débouche pas sur des revendications, en tout cas pas maintenant pour les raisons que j’ai déjà évoquées mais aussi parce qu’on est dans de petites structures. On est très éparpillé. Je constate grâce à mon syndicat que les salariéEs des grosses structures sont les plus faciles à mobiliser. Ça mobilise souvent là où il y a des gros problèmes de tensions au travail, de crises, de harcèlement. Là on a souvent des gens assez solidaires et en tout cas qui vont s’organiser, qui vont faire les démarches. Dans les petites structures comme la mienne ou les centres qui ne durent que quelques semaines pour les colonies de vacances, il est inenvisageable d’avoir une mobilisation quelle qu’elle soit, c’est extrêmement difficile. Il y a encore d’autres freins. On passe sur la défiance un petit peu générale des gens et des jeunes sur tout ce qui est forme d’organisations, notamment d’organisations syndicales. Un autre frein, c’est pas facile pour un animateur/trice, juste à la limite du seuil de pauvreté, de payer une cotisation pour un syndicat. C’est quelque chose de très très compliqué en fait. Est-ce que les syndicats sont adaptés ? En tout cas est-ce que les syndicats font l’effort de se mettre au niveau de ces salariéEs extrêmement précaires et extrêmement pauvres pour leur permettre de militer en leur sein ? Est-ce qu’il faut allonger plusieurs dizaines d’euros d’un coup pour une côtisation même de manière échelonnée ? C’est un budget. C’est déjà une démarche militante. Moi c’est mon cas. Je me suis syndiqué mais à partir du moment où j’ai été pris en CDI et pas avant puisqu’en fait, auparavant il y a toujours cette épée de Damoclès du précaire, qui s’il se syndique s’entend dire : “tiens t’es arrivé au bout de ton contrat, au revoir”. Eh bien oui, c’était une démarche de militantE et pas simplement de salariéE. Et ensuite d’arriver à étendre ça à d’autres collègues, c’est pas facile.

Émancipation : La pression idéologique, la précarité et l’isolement ne suffisent pas toujours à empêcher la mobilisation. Certains employeurs exercent-ils des pressions directes ?

Patrick : C’est le cas de collègues qui sont par ailleurs employéEs par une collectivité. Il y a eu une grève des agentEs de la collectivité. Ces collègues sont alléEs sur leur temps de pause soutenir les autres parce qu’elles ne pouvaient pas se permettre en tant que vacataires de faire grève par peur que leur contrat ne soit pas renouvelé. Mais elles ont quand même été menacées par leur employeur qui a mal pris le fait qu’elles s’affichent en soutien des autres salariéEs. Ça peut aller jusque là en fait. Le précaire, le vacataire doit être entièrement dévoué à son employeur. On peut toujours le menacer de ne pas renouveler son contrat s’il fait le moindre écart. Quand on est dans cet état d’esprit là, envisager de se syndiquer et même de faire des actions concrètes, on en est loin je crois.

Émancipation : J’ai envie de faire le parallèle avec le XIXème siècle où malgré la précarité des “contrats”, les gens organisaient des solidarités, des organisations d’où sont nées malgré tout les organisations syndicales. Comment vois-tu l’engagement syndical malgré les difficultés évoquées ?

Patrick : C’est vraiment une démarche militante. Pour moi, c’est une démarche de long terme. Du coup, j’ai envie de dire qu’importe le syndicat pourvu qu’on y soit à part peut être la CFDT où là ça devient très compliqué. Moi j’avais choisi EPA (5) parce que j’ai beaucoup de connaissances dans la FSU. Ça permet d’avoir déjà un réseau. Aussi parce que les positions de EPA au moment du débat sur le CEE en 2011 m’avaient semblé tout à fait cohérentes. Et aussi parce que c’est le syndicat qui localement a réagi lorsque je l’avais démarché alors que d’autres syndicats ne l’avaient pas fait. C’était pas vraiment un choix idéologique sur le syndicat puisque comme je dis dans l’animation, que les gens soient syndiqués c’est déjà beaucoup. Pour moi j’étais content parce que j’avais quand même réussi à syndiquer une collègue permanente comme moi. C’était déjà une énorme victoire gagnée à base d’action quotidienne et de discussions : “tiens, t’es syndiqué ?” ou “tiens tu fais grève tel jour ? Ah c’est possible ?”

Le boulot peut paraître hyper ingrat ou sans but mais finalement, un peu par capillarité, petit à petit les choses se mettent en place. J’ai plus souvent maintenant des discussions, y compris avec mes collègues vacataires. On parle : “Ah tu as fait grève... comment c’était la manif ?... Ah ben tiens nous aussi...” C’étaient des collègues qui m’avaient aussi parlé de leurs problèmes. Du coup, on dit : “si vous avez un ennui n’hésitez pas à nous en parler, si ça vous embête, le syndicat peut vous aider”. Et du coup on en parle, c’est plus un tabou. C’est déjà ça, c’est que ça devient un sujet, quelque chose de normal et donc de pas honteux puisqu’en fait il y a un petit peu de ça actuellement. Il y a un tel matraquage sur l’engagement, le syndicalisme et tout ça, que finalement les gens ont toujours un petit peu de mal. Et là, les gens arrivent à s’ouvrir, à être un peu fiers de revendiquer et du coup à pouvoir envisager de s’engager. Alors, tout n’est pas gagné parce que EPA, par exemple, a ce problème qu’il est un syndicat initialement de la Fonction publique, du personnel de Jeunesse et Sport. Il a décidé de s’ouvrir au secteur associatif parce qu’il a pris conscience que c’était là qu’était le véritable enjeu en termes de champ de syndicalisation pour les années à venir, que les personnels Jeunesse et Sport sont de moins en moins nombreux et de plus en plus atomisés et que ça devient très compliqué pour eux. Il y a encore du travail à faire pour parfaire l’ouverture au secteur associatif. Un exemple qui est un symptôme : le congrès du syndicat est juste avant l’été. Les camarades ne comprennent pas pourquoi les salariés associatifs ne viennent pas d’habitude au congrès. Outre qu’il est plus difficile dans l’associatif de se libérer, même quand il y a des heures syndicales qui le permettent, la charge de travail est tellement personnalisée que si c’est pas toi qui fait ton travail, c’est pas tes collègues qui le feront et que finalement tu te mets en difficulté pour après. Et en particulier avant les vacances d’été, c’est inenvisageable dans le secteur associatif de se libérer. C’est encore des choses, des mentalités qui ne sont pas encore complètement adaptées mais on va y travailler. Je crois plus à l’action de long terme parce qu’on est dans un tel champ de ruines au niveau syndical actuellement que comme tu le disais il faudrait quasiment tout reprendre depuis le début. C’est un peu décourageant parce qu’on est dans l’urgence sur certains trucs. Sur la loi Travail par exemple, ça aurait été bien d’avoir des réseaux. Ça aurait été bien d’avoir des gens un peu conscientisés pour pouvoir réagir très fort et très massivement mais c’est pas le cas. J’ai l’impression qu’on est en train d’utiliser les cadres pour faire les gros bataillons et gaspiller ces forces-là dans la bataille alors que le noyau militant devrait avant tout servir à élargir la base et non pas aller au charbon. Dans ce mouvement-là, on a l’impression, quand on essaye de convaincre les gens, de devoir refaire toute leur éducation politique de A à Z. Et dans l’urgence c’est pas possible. C’est pour ça que je crois davantage à l’action de très long terme, de petites actions de proximité.

Interview réalisée par Serge Da Silva

(1) Brevet d’Aptitude aux Fonctions d’Animateur.

(2) Brevet Professionnel de la Jeunesse, de l’Éducation Populaire et du Sport.

(3) Temps d’Activités Périscolaires mis en place dans le cadre de la réforme des rythmes scolaires.

(4) Contrat d’Engagement Éducatif.