Philosophie : une lutte particulière qui pose des problèmes généraux

vendredi 16 septembre 2016
par  Catherine

Depuis plusieurs années, les professeurs de philosophie se mobilisent contre la détérioration des conditions d’enseignement de leur discipline, dégradées sous l’effet conjugué des coupes budgétaires et de la réforme Chatel du lycée. La lutte a connu un rebond particulièrement significatif cette année en Ile-de-France avec une action de rétention de notes, qui a touché environ 30 % des jurys. Comment cela a-t-il été possible ? Quelles conclusions peut-on en tirer ? Quelles suites envisager à ce petit coup d’éclat ?

Une lutte portée depuis plusieurs années

Depuis plusieurs années, des mobilisations sont impulsées dans différentes académies à l’initiative de syndicats, d’associations, de collègues, d’Assemblées Générales, avec parfois des mesures de rétention de notes, comme dans les académies de Nancy-Metz et de Nice en 2012. Il y a trois ans un large front syndical et associatif, à l’initiative du SNES et de son dynamique “groupe philosophie”, avec FO, Sud, la CGT, le SNALC, et les associations de professeurs de philosophie l’APPEP et l’ACIREPH s’est constitué autour de la revendication spécifique du retour au dédoublement en série technologiques, souvent complété par les AG. Cela a contribué à ancrer les revendications dans la profession.

La dynamique d’auto-organisation :
les AG et le collectif construits en Ile-de-France

Les traditionnelles réunions pour la correction du bac sont propices à l’organisation d’Assemblées Générales largement représentatives des collègues. En juin 2014, dans l’académie de Créteil, une première AG a dressé une liste de revendications et a décidé d’appeler à un rassemblement au Ministère, qui a été soutenu par le large front intersyndical et associatif. L’organisation de cette première mobilisation a nécessité une activité auto-organisée, a permis de nouer des contacts entre collègues et de constituer une première liste de mails pour relayer les informations. Après un assoupissement pendant l’année scolaire, la lutte a repris en juin 2015. Au niveau national, un appel d’universitaires, à l’initiative du SNES, avec le soutien du front syndical et associatif, a été rendu public, contribuant à donner écho et légitimité au mouvement. En IDF, une AG a été convoquée avant même les réunions de bac et a décidé de fonder un collectif des Professeurs de Philosophie d’IDF pour contribuer à animer la mobilisation. C’est ainsi que des AG ont pu être tenues cette fois non seulement à Créteil, mais aussi à Versailles et à Paris. Plus de 500 signatures y ont été recueillies sur la plateforme adoptée par les AG. Un nouveau rassemblement a été organisé au Ministère tout début juillet, avec plus de 100 collègues, de Paris, Créteil, Versailles, mais aussi de Lille, Nancy-Metz ou Montpellier.

La plateforme de revendications

Les AG d’IDF ont élaboré, grâce à une réflexion approfondie et de riches débats, une plateforme de revendications commune pour l’essentiel, articulant les conditions de travail et d’enseignement, les exigences immédiates et les revendications plus ambitieuses, les considérations propres aux professeurs de philosophie et celles touchant l’ensemble des disciplines.

Nous demandons tout d’abord le rétablissement des heures supprimées récemment par la réforme Chatel du lycée, à savoir les dédoublements fléchés nationalement de la 2e heure en Terminales Technologiques et de la 3e en Terminales Scientifiques (ou le rétablissement de la 4e heure supprimée au début des années 2000 – revendications pratiquement équivalentes). En effet, il n’est pas possible de faire correctement le programme dans un temps aussi réduit, avec des effectifs aussi lourds, d’élèves souvent mal préparé.e.s à en affronter les exigences, sauf à se résoudre à transformer notre enseignement en une simple série de conférences, sans chercher à susciter la participation active et la créativité des élèves. De même, nous exigeons la fin des classes mixtes “L-ES” ou “S-ES” — où l’administration entasse souvent 35, 36 ou 37 élèves, traités comme du bétail — et, en tout état de cause, conformément aux programmes et aux recommandations de l’inspection, des horaires séparés en philosophie pour chaque série (soit 8h+4h en cas de TL-ES et 3h+4h en cas de TS-ES). De même, nous demandons le dédoublement de la 4e heure en TES, car il n’y a pas de raison que cette série soit défavorisée par rapport aux autres. Enfin, nous demandons l’abaissement à 24 élèves des effectifs par classe.

Les suppressions de dédoublements ont aussi pour effet un alourdissement considérable de la charge de travail. Tout d’abord, car chaque professeur a un service alourdi de 2 à 3 classes, selon les cas, soit entre 35 et 100 élèves en plus. Cela retentit bien sûr sur les conditions d’enseignement par la fatigue provoquée et le temps perdu : réduction du temps pour la préparation des cours, nombre de devoirs proposés, attention individuelle aux élèves, etc. Mais aussi parce que ces réductions ont multiplié les postes éclatés, les affectations à compléments de service, les TZR et les contractuel.le.s à cheval sur 3 ou 4 établissements, etc. C’est pourquoi nous revendiquons également le respect de tous les personnels, qu’ils et elles soient contractuel.le.s, titulaires de postes fixes ou titulaires sur zone de remplacements et, dans le cas des TZR en particulier, la fin des affectations sur plus de 2 établissements et des affectations hors zones.

Les réponses du Ministère confirment le lien avec les autres disciplines

Lors des délégations reçues en 2014 et 2015, le Ministère a répondu principalement quatre choses. Vos revendications sont cohérentes et justifiées. Mais, tout d’abord, il n’est pas dans l’orientation politique du gouvernement actuel de revenir sur la réforme Chatel du lycée — Voilà une continuité assumée entre la politique de l’UMP et du PS au pouvoir, confirmée par la réforme du collège ! — Or, si nous satisfaisions vos revendications, nous ouvririons la porte à ce que toutes les autres disciplines exigent la même chose à propos de la réforme du lycée. Cependant, nous voulons bien inciter les recteurs à accorder les dédoublements en série technologiques, sans revenir sur le principe d’autonomie des établissements ! Ensuite, recréer des heures de cours supplémentaires ou réduire les effectifs coûtent de l’argent. Or, — conformément à la logique d’austérité patronale où les salarié.e.s doivent se serrer la ceinture, tandis que les riches ne se refusent rien —, il n’est pas prévu par le gouvernement actuel de “dépenser plus” pour l’éducation. Enfin, le Ministère a anticipé un peu son propre bilan de la réforme Chatel pour la philosophie et il est sans appel : dans les 2/3 des établissements en moyenne, les dédoublement ont été supprimés depuis l’application de la réforme du lycée.

Le bilan tiré à l’issue de la mobilisation de juin 2015 a été la nécessité d’exiger l’abrogation de la réforme Chatel du lycée et de chercher à construire la convergence avec les autres disciplines touchées par des problèmes similaires ayant les mêmes causes : l’austérité patronale et les réformes éducatives qui l’accompagnent. Des réunions du collectif ont eu lieu au cours de l’année 2015 et 2016 à chaque journée de grève. Elles ont permis d’approfondir les liens entre les animateurs du mouvement en IDF.

Juin 2016 : un saut qualitatif dans la mobilisation en IDF

Si la mobilisation contre la loi Travail a beaucoup épuisé les plus impliqué.e.s, elle a aussi crée un contexte politique nouveau, radicalisant une bonne partie des collègues, prêt.e.s à aller plus loin pour la satisfaction des revendications. En outre, nous commençons à en avoir assez qu’on nous dise que nos revendications sont légitimes, mais qu’elles ne seront pas satisfaites. Enfin, les conditions déplorables d’organisation du bac par le SIEC ont encore accru le mécontentement et allongé la liste des revendications : anticipation réelle de l’épreuve de philosophie, délai de correction de 15 jours minimum, convocations reçues suffisamment en avance avec le nombre de copies indiqué, nombre maximal de copies par série (100 en L, 120 en ES et S, 135 en technologiques), demi-paquet pour les stagiaires, etc.

Rétention de notes et rassemblement au Ministère

C’est pourquoi, en plus du rassemblement au Ministère, les AG se sont prononcées à une large majorité pour une rétention de notes. À Créteil, après une discussion approfondie, nous avons fait le choix de limiter cette rétention à 24h. En effet, il nous semblait que prolonger la rétention jusqu’aux réunions de jurys risquait de nous conduire à nous affronter à nos propres collègues et donc de nous diviser ; en outre, cela aurait pu risquer de tourner l’opinion publique contre nous ; par ailleurs, il nous semblait surtout important que la mobilisation soit massive ; enfin, une rétention de 24h, tout en étant symbolique, reste spectaculaire, si elle est massive, et ouvre la possibilité d’aller plus loin si nos revendications ne sont pas satisfaites.

Approfondissement de l’auto-organisation

et affirmation du lien avec les syndicats/associations
L’AG a aussi réfléchi au moyen de faire de la rétention une action collective, où nous affrontions ensemble le pouvoir. Nous avons décidé de mettre en place une liste mail d’échanges pour pouvoir communiquer entre nous face aux pressions de nos chefs de centre respectifs/ves. Cela a été décisif pour maintenir la mesure pendant les 24h prévues et nous a aussi occasionné de bons fou-rire face aux arguments cocasses de certain.e.s d’entre eux/elles. De même, le rassemblement a été appelé à dessein pour le jeudi 30 à 14h, soit 2h après le début de la rétention, occasion de se retrouver tout.e.s ensemble. Enfin, un compte twitter du collectif IDF a été créé (https://twitter.com/idfphilo, compte twitter associé à l’adresse mail philomobilisation2015@gmail.com), afin de médiatiser nos actions.

Dans le même temps nous nous sommes bien sûr tourné.e.s également vers nos syndicats et associations pour mener le combat ensemble. Nous avons reçu le soutien du SNES et du SNES-Créteil, du SNFOLC Créteil, de Sud Créteil et de la fédération Sud-Éducation, de l’APPEP Paris-Créteil-Versailles.

Suite aux tensions de l’année précédente pour la composition de la délégation, où les responsables de syndicats et associations avaient choisi de réduire les représentant.e.s des AG à la portion congrue (deux représentant.e.s d’AG pour huit représentant.e.s de syndicats et d’associations), les AG, tout en restant soucieuses de l’unité avec les syndicats et associations, avaient décidé d’organiser elles-mêmes le rassemblement et la délégation.

C’est aussi collectivement que nous avons affronté la tentative du Ministère de nous diviser en imposant une délégation empêchant la présence l’ensemble des structures y ayant appelé. Nous demandions une délégation de dix représentant.e.s (deux par AG, un.e par structure syndicale et associative), le Ministère prétendait imposer quatre maximum. À titre de compromis, nous avons proposé sept personnes (un.e délégué.e élu.e par AG, un.e SNES, un.e FO, un.e Sud, un.e APPEP). On nous a répondu : six personnes maximum. Évidemment, il s’agissait d’une manœuvre politique : les salles sont assez grandes pour recevoir plus de six personnes ! Nous avons donc répondu en scandant : sept ou rien ! Et le Ministère a bien dû accepter, sachant qu’il aurait été ridicule de ne pas nous recevoir. Nous avons ainsi évité le piège dans lequel l’intersyndicale était tombée l’année précédente, préservant l’unité et la dynamique de la mobilisation.

Le Ministère a reconnu que les conditions d’organisation du baccalauréat en IDF avaient été calamiteuses et a promis des améliorations pour l’année prochaine, sans préciser lesquelles. Sur les revendications de fond, les représentants du Ministre ont pris note et ont indiqué qu’il s’agissait d’une décision politique.

Le succès de l’opération de rétention et les réunions de jury

L’opération de rétention a été un succès. Beaucoup de collègues se sont impliqué.e.s, ont envoyé des messages sur leur situation, ont donné des conseils, ont alimenté le compte twitter, etc. Plus de 13 000 notes n’ont pas été saisies avant vendredi 1er juillet dans la matinée. Selon les académies et les séries, c’est entre 20 % et 35 % des centres d’examen qui ont été touchés par la mesure. Vu le faible de temps de préparation de l’action, on peut estimer que c’est un beau résultat. Les proviseurs les plus bougons ont eux-mêmes été étonnés par l’ampleur de l’action. Et les collègues étaient dans l’ensemble très satisfaits de l’action, de son ampleur, de son impact et de sa médiatisation (article dans 20 Minutes, Marianne, sur BFMTV, interview sur Europe 1, etc.).

Nous avons également distribué un tract aux collègues lors des réunions de jury pour leur expliquer nos revendications et notre action, nous sommes souvent intervenus à l’oral auprès d’eux et, dans certains, des motions ont été adoptées à l’unanimité, comme à Rozay-en-Brie, à Mitry-Mory, Claude Monnet, etc.

Une illustration de l’efficacité des méthodes du syndicalisme de lutte

Au delà des questions propres à la philosophie, cette mobilisation illustre des méthodes élémentaires du syndicalisme de lutte pour construire des mobilisations réussies. Si le travail fait en amont par l’intersyndicale-inter-associations n’est pas à négliger — et c’est un exemple qui illustre donc aussi qu’il est important de se syndiquer, de construire le syndicat et d’y militer pour une orientation combative, quels que puissent être nos désaccords avec sa direction —, il est clair que la dynamique de la mobilisation vient de l’implication des collègues eux-mêmes.

De ce point de vue, les AG sont décisives : elles permettent de réfléchir collectivement et donc plus intelligemment, elles assurent le caractère démocratique des décisions et permettent donc l’appropriation de la lutte par chacun.e, elles contribuent à éviter l’effet de délégation où chacun.e pense que le syndicat ou l’association peuvent agir à sa place et enfin elles sont un facteur d’unité. Mais le Collectif des profs de philosophie d’IDF joue aussi un rôle important comme structure d’impulsion souple, contribuant à la tenue des AG, au suivi de leurs décisions, aux contacts avec la presse, etc.

Voilà ce dont les directions syndicales, qui tendent si souvent à rejeter l’échec des mobilisations sur le dos des collègues qui ne se seraient pas assez mobilisé.e.s, pourraient peut-être s’inspirer, dès la rentrée, pour faire tomber la réforme Châtel du lycée dans son ensemble, la réforme du collège et la scélérate loi Travail El Khomri…

Et maintenant ?

Il est crucial de s’appuyer sur le succès des actions de juin pour relancer la mobilisation dès la rentrée. Sous quelle forme ? L’AG de rentrée des professeurs de philosophie qui se tiendra le 3 septembre de 14h à 17h à l’EDMP (8, impasse Crozatier, 75012, Paris) aura à en débattre et à en décider.

Stéphane Rey

L’Émancipation syndicale et pédagogique – 5/09/2016– page 4 à 6