Rencontre avec Franck Bourgeron

Culture
mardi 21 juin 2016

Après trois ans d’existence, la Revue Dessinée affiche une belle santé, avec 20 000 ventes par numéro. De passage à La Rochelle, Franck Bourgeron, directeur de la publication, a accepté d’évoquer pour nous ce qui fait l’originalité de cette aventure éditoriale.

L’Émancipation : Franck bourgeron, vous étiez déjà un auteur de Bandes Dessinées confirmé lorsque le premier numéro de la Revue Dessinée est paru en 2013. Qu’est-ce qui vous a conduit à cette aventure ?

Franck Bourgeron : La Revue Dessinée c’est un collectif d’auteurEs qui a pris conscience à un moment donné d’une certaine forme d’usure collective d’une génération d’auteurEs qui était dans différentes maisons d’édition depuis 10-15 ans et qui n’avaient d’autre finalité que de produire un album, puis une suite, puis un autre album, etc, sans autre perspective.

Il y avait une volonté qui nous concernait collectivement, puisqu’il y a eu plusieurs initiatives avant la nôtre. Il y avait l’idée qu’il fallait en quelque sorte se réapproprier les moyens de production, reprendre en main ses outils de production, d’expression, sortir de la situation souvent précaire imposée par les maisons d’édition.

Il y avait à l’époque un mot magique, le numérique, parce que les éditeurs à l’époque étaient très réticents au numérique. On a considéré qu’il y avait là peut-être une opportunité pour les auteurEs de se relancer sur une redistribution des cartes un peu différente.

Le numérique n’a rien apporté, nous avons fait une revue à la fois numérique et papier, et on s’est appuyé très tôt sur la revue papier. C’est grâce au succès de la revue papier que l’on a quand même malgré tout réussi à se réapproprier notre outil de production. Le succès de la revue fait que tout de même un certain nombre d’auteurEs ont la possibilité de s’exprimer librement, et d’être rémunéréEs pour leur travail.

On se rendait bien compte que le langage particulier de la BD pouvait servir d’explication au monde, de rendre limpides, faciles d’accès, des sujets qui sont traités dans l’actualité de manière permanente, mais sans jamais entrer dans le détail, ou alors si vous entrez dans le détail c’est que vous êtes spécialiste de quelque chose.

Or avec le langage de la BD on sait très bien qu’un dessin vaut mieux qu’un long discours, que par le dessin on peut très bien, visuellement, expliquer assez aisément ce qu’est par exemple un emprunt toxique, un partenariat public-privé,… Il y a comme ça un certain nombre d’enjeux communs, qui touchent le social, l’économique, qui sont un peu rébarbatifs au premier abord, et que la BD peut rendre plus accessibles.

L’Émancipation : Vous touchez aussi peut-être un autre public, des gens qui ne liraient pas forcément un livre, ou des écrits plus militants, parce que c’est quelque chose parfois de difficile.

Franck Bourgeron : Il y a vraiment dans la revue un enjeu pédagogique de l’actualité, mais aussi du dessin, du dessin de presse. On vient de là, on sait la puissance du dessin, de l’expression graphique, et qu’on peut s’en servir pour aborder des sujets difficiles.

Il n’existait pas de revue qui utilise ce vocabulaire dans sa totalité.

On s’est lancés dans l’aventure sans un sous, on a utilisé les mêmes moyens que les start-up, on a voulu garder le contrôle de notre entreprise, on a constitué un capital et on a créé une société pour garder le contrôle.

L’Émancipation  : Comment s’est constituée l’équipe de rédaction ?

Franck Bourgeron : L’équipe s’est constituée de manière très simple, par affinité, pour les auteurs de BD. Des journalistes se sont engagéEs à nos côtés tentéEs par l’aventure éditoriale singulière. Ils/elles ont l’habitude d’aller proposer leurs sujets, et très vite on a été débordés par les propositions.

Parce que les journalistes eux ont la même précarité que les auteurEs de BD pour gagner leur vie. Ils sont aussi contraintEs d’abord par des lignes éditoriales auxquelles ils n’adhèrent pas forcément, et ils sont contraintEs à un certain nombre de signes.

La différence dans la revue c’est d’abord qu’ils ont une liberté d’expression, et surtout du format. Ils peuvent couvrir jusqu’à 50 pages pour développer leur sujet, et puis aussi l’idée d’utiliser le langage de la BD. Au début ça leur fait un peu peur, mais d’abord on les installe avec un auteur de BD et puis chacunE dépossède l’autre de son expertise, le/la dessinateur/trice s’empare du sujet du/de la journaliste, et inversement le/la journaliste se permet petit à petit de donner son avis sur le découpage, la manière graphique ou narrative du reportage, etc. Et en fin de compte on fait le même métier, raconter des histoires, mettre en scène.

On a une rédaction qui vérifie ce qu’on raconte, qui s’occupe de tout ce qui est tâches de maquette, de corrections, c’est une équipe d’une dizaine de personnes qui tournent avec nous.

L’Émancipation  : vous recevez des propositions d’articles, nombreuses, sur quels critères se fait la sélection des articles ?

Franck Bourgeron : D’abord il y a le volume : on sort un numéro de 238 pages tous les trois mois, donc il y a parfois le manque de place.

On a une ligne éditoriale qui est plutôt basée sur l’envie de travailler en équipe, de traiter des sujets français, économiques, sur le registre de l’enquête, du reportage. On a une pratique assez simple, on reçoit les sujets, on en propose aussi, quand on a envie de faire un sujet.

Ensuite on associe unE dessinateur/trice et unE journaliste. Il y a un principe d’affinité, nous on connait bien les dessinateurs/trices, et aussi les journalistes, alors on sait quand le profil d’unE dessinateur/trice correspond. Par exemple sur un sujet politique, comme suivre une formation des cadres au siège du Front National, on ne pouvait pas envoyer n’importe quelle personne. Il fallait quelqu’unE qui comprenne les choses implicites, le sous-texte, le fonctionnement de l’appareil, le décor, et pour ça il faut avoir une certaine formation, une très bonne culture politique. Il fallait aussi une capacité à dessiner très vite.

À l’inverse pour d’autres sujets comme le reportage dans une école maternelle de Montreuil, où il fallait s’immerger pendant longtemps, c’est une dessinatrice qui aime bien dessiner les enfants, qui a le contact avec les enfants et le personnel de l’école, qui s’en est chargé. L’association dessinateur/trice et journaliste marche à 90 %, mais il arrive que cela ne marche pas.

L’Émancipation : Quelle est la part des femmes dans la revue dessinée ?

Franck Bourgeron : Alors ça c’est un problème. Il ya beaucoup de femmes dans le journalisme. Il y en a dans les tâches rédactionnelles, mais il reste à conquérir la partie supérieure de l’iceberg, très peu de femmes sont responsables de rédaction.

C’est un peu plus compliqué dans la BD. Il y a eu la sélection du festival d’Angoulême qui a fait scandale, mais il y a tout de même dans la BD, historiquement, une tradition très masculine. Mais cela va changer, dans les dix ans qui viennent il va y avoir du renouveau. Dans l’équipe il y a plus de femmes que d’hommes dans l’ensemble, mais les responsables dans l’équipe de rédaction sont des hommes. C’est comme ça, ce n’est pas un choix. Pour les auteurEs il y a très peu de femmes, et c’est un vrai souci. On a des courriers de lecteurs/lectrices qui nous reprochent d’être une revue de mecs. Mais comment faire ?

Je pense qu’une équipe avec la parité complète, y compris pour les dessinatrices, aujourd’hui c’est difficile. Mais je fais le pari que sur les dix années qui viennent cela sera acquis. De plus en plus de femmes sortent des écoles de graphistes et de dessinateurs/trices

L’Émancipation : Vous faites référence à de nombreux précurseurs : Jacques Tardi, Étienne Davodeau, Philippe Squarzoni, Emmanuel Lepage, … Tous sont connus aussi pour leur engagement, dans différents domaines. De même, quand on voit la liste des sujets que vous traitez, de l’histoire du SAC au Front National, en passant par les gaz de schistes, les partenariats public-privé,… Il en ressort l’impression d’une revue engagée, presque militante, et pourtant vous ne mettez pas en avant cet aspect engagé. Comment définiriez vous votre ligne éditoriale, La Revue Dessinée est-elle une revue engagée ?

Franck Bourgeron : Ce n’est pas une revue militante, au sens d’une revue au service d’un prêt à penser, d’une idéologie précise. En revanche c’est une revue qui propose des sujets engagés. On ne choisit pas les sujets au hasard, mais on veut que l’expression sur le sujet ne soit pas univoque, qu’il y ait un certain nombre de protagonistes en rapport avec le sujet qui puissent s’exprimer, et ensuite on considère que le/la lecteur/trice est tout à fait assez grandE pour se faire un avis. On sait très bien que la revue s’adresse à une population plutôt militante, à différents niveaux, qui rentre dans un registre de gauche, et ça nous va très bien. Mais on ne veut pas faire une revue de prêt à penser, donc cette idée là c’est de s’engager mais sans imposer une pensée. Alors ça fait débat, il y a des tas de sujets où on discute, parce que le dessin justement permet d’avoir une distance, un traitement ironique du sujet, de la situation, du commentaire, des sources.

L’Émancipation : Vous avez aussi une revue numérique. Avez-vous beaucoup d’abonnéEs numériques ? N’est-ce pas un peu contradictoire avec la revue papier ?

Franck Bourgeron : Non, il n’y avait rien de contradictoire là dedans. Il y avait l’idée d’offrir, pour des gens qui aiment le numérique, la possibilité de continuer une lecture entre les différents supports. Par contre, en termes économiques, quand la revue papier se vend à 20 ?000 exemplaires, la revue numérique en représente 250. Donc pour le coup la revue papier a pris le dessus.

Nous on a décidé de ne plus investir quoi que ce soit dans la revue numérique, parce que ça prend du temps, ça prend de l’énergie, en plus il y a des validations sur les contenus avec Apple par exemple, qu’il faut demander. Passer par ces demandes, c’est soumettre les contenus à une validation extérieure, c’est accepter une forme de censure, même sur le plan journalistique, et donc on a laissé tomber tout ça. Ce qu’on fait, c’est qu’on vend des pdf de la revue, l’équivalent numérique de la revue, à des librairies numériques. Pour nous il n’y a plus d’enjeu, l’enjeu c’est complètement déplacé dans la revue papier.

L’Émancipation : En trois ans la Revue Dessinée a déjà obtenu un beau succès. Comment voyez-vous l’avenir ?

Franck Bourgeron : Je pense qu’on va essayer d’augmenter la visibilité de la revue, on va essayer de devenir un titre à part entière dans le panorama éditorial, il n’y a pas de raison qu’on n’y arrive pas. On va essayer de s’adresser aux jeunes, collégienNEs et lycéenNEs avec un nouveau titre TOPO, qui utilise le même concept que la Revue Dessinée. Cette idée est venue au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo, où alors que j’en parlais avec mon fils de 12 ans, celui-ci m’a demandé pourquoi c’était si grave ce massacre. C’était quand même une surprise pour moi. Et donc après, en discutant avec les copains, il nous est apparu naturel d’essayer de faire quelque chose, de la revue dessinée pour s’adresser aux jeunes, enseigner par exemple ce qu’est un dessin de presse, comment le lire. Il y a aussi un aspect éditorial particulier, les différents types de dessins de presse, comment utiliser le langage de la BD, pour redonner aux jeunes de la profondeur historique, pour essayer de les ramener à la lecture, d’avoir une démarche sur la politique, sur les enjeux disons citoyens.

Avec des contenus, une identification très forte, essayer d’avoir des dispositifs qui permettent de les capter, pour essayer de les ramener dans la lecture, en tous cas avoir une lecture censée du monde qui nous entoure. Cela nous paraissait être la prochaine grande question, pour nous en tout cas, à travailler.

La sortie du n°1 est prévue pour septembre 2016, ce sera une revue bimensuelle de 144 pages.

Et puis on va faire une collection d’histoire, avec les éditions La Découverte, où il s’agira de revisiter l’histoire de la France en BD, avec un regard novateur de traitement de l’histoire. Souvent on traite l’histoire en BD avec de grands personnages, des grands évènements, etc. Là on va dans un registre plus des mouvements, des sociétés, des grandes périodes, on va essayer d’avoir un registre un peu différent, essayer aussi d’expliquer à quoi sert l’histoire. L’histoire ce n’est pas seulement quelque chose qui sert à comprendre le présent, c’est aussi quelque chose qui a servi à fédérer des populations à un moment donné. On a touTEs en commun des faits historiques, des grands personnages, ce n’est pas par hasard, cela s’est fait pour des raisons bien précises, et donc les expliquer aujourd’hui c’est important.

Il y aura 20 tomes, le premier sera fait par Étienne Davodeau, avec Sylvain Venayre, où justement ils vont nous expliquer comment on construit un certain nombre de personnages historiques comme Jeanne d’Arc, Molière, … C’est pour nous un gros pari, cela va sortir en 2017.

L’Émancipation : Vous allez vous entourer de spécialistes ?

Franck Bourgeron : Il y aura Jean-Louis Brunaux, qui est un spécialiste des Gaulois, Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, spécialiste du Moyen-Âge. L’historien Sylvain Venayre, sera le directeur de la collection. C’est un projet qui va s’inscrire sur les cinq ans qui viennent.

L’Émancipation : Eh bien, nous attendons avec impatience la sortie du premier volume.

Propos recueillis par Joëlle Lavoute