La lumière ignore parfois les tombes

Humeurs noires
mardi 21 juin 2016

Vous devez vous demander ce que Lili Marleen évoque pour moi ?

Julien sort de prison et monte et démonte des gammes au Saint-Jacques sans que personne ne semble s’en soucier. Un Français, quand ça bouffe, ça bouffe. Ça l’arrange presque. De passer inaperçu. Il faut dire que Julien se cache. Et pour se confondre, quoi de plus simple que de se mettre en avant, au vu de tous, aux oreilles de toutes, sachant qu’ils, qu’elles, sont venuEs pour tout autre chose que ce qu’il fait. Les êtres humains sont curieux.

À vrai dire, je n’avais plus ce genre de curiosité depuis longtemps. Les morceaux de musique populaire qui restent gravés dans les mémoires ont tous servi de bande-son à des histoires d’amour, quelles qu’elles soient.

Monky égrène des notes pour aguicher le pourboire : on a beau avoir l’amour de la musique, le pianiste veut aussi manger… et se faire oublier. De Kamel en particulier. –Hey Monky, c’est avec des merdes pareilles que tu comptes te faire du pognon ? Raté. Kamel l’a retrouvé. Il est des dettes insolvables. Et des amours inoubliables.

Amours mortes, amours manquées, amours éternelles, amours espérées, amours désespérées… les mêmes rengaines inchangées traversent les siècles et les siècles.

Ça n’a pas mis un siècle pour lui retomber sur la gueule à Julien, dit Monky du temps de sa splendeur, du temps où il jouait le malin pas très fin dans des parties fines, où chacun s’en mettait plus dans les narines que dans les oreilles (Un public exigeant, mais qui souhaite rester discret), où son piano jouait au cheval de Troie et lui au pourvoyeur de farine, où sa passion du jeu l’avait mené à Kamel qui prête en souriant et sourit en torturant les mauvais payeurs : [il] fait partie de ces gens qui remboursent vos dettes. Mais pas pour vos beaux yeux (…) –Ça compte beaucoup pour toi, la vie humaine ?

Mais il est inutile de blesser les gens pour rien, encore moins les vieilles dames qui fêtent seules leur anniversaire en cachant leurs mains dans des gants de dentelle.

Le Kamel, il ne fit pas dans la dentelle. Certes, il ne lui abîma pas le petit doigt, il reconnaissait que Julien avait plongé cinq ans sans ouvrir la bouche, ça comptait mais moins que ce qu’il lui devait. Une croisière à jouer du piano sur le yacht d’un milliardaire russe. Ça aurait pu être pire. Ça le sera. Car Julien ne sait pas ce qu’il doit faire(–Donc tu fais le meuble, et quand on t’aura bien oublié, tu pourras entrer en action… ou pas. –Quelle genre d’action ? – Pas mon problème.), ni si cela servira à effacer la créance (Et si j’efface ton ardoise pour que tu m’en réempruntes autant, ça servira à quoi ?).

Je l’ai invitée à poursuivre. Et elle m’a expliqué, de façon tout à fait attendue donc, que Lili Marleen lui rappelait Arno de Winter, son mari “depuis toujours et pour toujours”.

Monky prend le large et fait le meuble. On touche rarement un meuble ou alors pour le cirer. Puis, une main gantée de dentelle s’est posée sur mon épaule […] : – Mon cher Julien, j’ignorais que aviez tous ces talents ? Comment se fait-il que vous perdiez votre temps au Saint-Jacques ?

Julien ne sait pas s’il perd son temps ou pas. Ce qu’il sait, c’est qu’il ne sait pas pourquoi il est là, ni pourquoi Magalie de Winter est là. Ou plutôt il devine ce qu’elle attend de lui : j’ai égrené les premières notes de l’intro de Lili Marleen. […] – Non, pas maintenant. […] Ne jouez cette chanson que lorsque je vous le demanderai expressément.

C’est donc peut-être plus que de l’amour qui se cache dans le passé de Magalie de Winter, un passé pas si simple, un passé qui ne passe pas, un passé qui casse.

La lumière ne se fait que sur les tombes gueulait Ferré. Pas toujours. La musique une scie inoubliable. Pour certains titres, oui. D’autres, non. L’oubli peut tout recouvrir. Aussi quand les notes s’éteignent, il faut ne pas croire qu’après le silence est d’or. C’est la parole, les mots qui doivent être dits, écrits, criés, tel l’exergue du livre : Si le silence après Mozart est encore du Mozart, le silence après les camps, c’est encore les camps. Karl Gustav Brandauer.

Christian Roux tient parfaitement sa partition. L’étau enserrant Julien est un nœud gordien que la musique et l’histoire vont cisailler de pages en pages. L’auteur a ses mots, les justes, les sonores, les aériens, qui composent des phrases limpides insolentes d’évidence au service d’un récit que rien ne peut arrêter. C’est là tout le talent de Christian Roux que de nous emmener d’un temps à un autre, le temps d’une chanson, le temps d’une main gantée de dentelle sur l’épaule à celle nue dans un cou.

François Braud

  • Adieu Lili Marleen, Christian Roux, Rivages thriller, 2015, 272 p. , 18 €.

À commander à l’EDMP (8 impasse Crozatier, Paris 12e, 01 44 68 04 18, didier.mainchin@gmail.com).