Syndicalisme et pédagogie perspective historique et enjeux actuels (deuxième partie)

dimanche 19 juin 2016

L’histoire des liens entre syndicalisme et pédagogie dans la première moitié du XXe siècle a fait l’objet d’une importante bibliographie. Ce n’est pas le cas de la seconde moitié du XXe siècle. Cet article, qui fait suite à celui publié dans notre revue n°9, propose quelques jalons chronologiques. Resserrer les liens entre syndicalisme et pédagogie est une nécessité pour élargir la lutte contre l’actuelle école capitaliste.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le contexte syndical, avec la scission CGT – FO et la création de la FEN, et les réformes de l’Éducation nationale qui posent en termes nouveaux la problématique de la démocratisation scolaire, modifient complètement les rapports entre syndicalisme et pédagogie.

Syndicalisme et pédagogie dans le SNES

Pour suivre l’évolution des rapports entre syndicalisme et pédagogie, le SNES, principal syndicat du Second degré, peut constituer un observatoire significatif, à partir duquel on élargira l’observation aux autres organisations syndicales réformistes, et pour finir aux tendances et organisations qui se réfèrent encore au syndicalisme révolutionnaire.

La coupure totale, poussée jusqu’au conflit entre syndicalisme et pédagogie, intervient très tôt et a été très clairement théorisée par la direction nationale du SNES. Comme l’explique Alain Dalançon, militant Unité Action qui fut directeur des publications nationales du SNES, exprimant la position majoritaire dans le syndicat, dès le début des années 1960 le SNES “s’est braqué un peu trop facilement contre la « pédagogite » venue des USA” et y oppose la défense des disciplines. Il précise :

"Face à la vague pédagogiste, le SNES combattait l’illusion de la révolution par la pédagogie mais il ne s’en désintéressait pas, à condition de procéder à une approche globale des fonctions de l’école, dans l’objectif d’un « enseignement démocratique de qualité »”. Et il ajoute : “On ne pouvait cependant se contenter d’affirmer de grands principes. De la théorie, il fallait retourner au réel et passer à la pratique. Le passage par les disciplines d’enseignement était une bonne manière de ne pas se couper du vécu des enseignants." (p. 379) Les relations avec les mouvements pédagogiques étaient par conséquence “difficiles”, surtout avec l’ICEM. Ils n’étaient pas pour autant totalement coupés avec le GFEN, où de nombreux militantEs Unité & Action (tendance majoritaire au SNES), en général communistes, s’investissaient aussi. Mais les dirigeants nationaux veillaient à ce que “leur influence ne débouche pas sur une sorte de pratique pédagogique officielle pour la tendance” (A. Dalançon, p. 390).

De même, évoquant les débats à l’occasion du congrès de 1968, il explique :

L’éternel débat entre modernistes et défenseurs des valeurs sûres des contenus et pratiques se poursuivait dans la profession et partant dans le SNES. Le rapport voté par le congrès de 1968 sur le 1er thème (c’est-à-dire l’école) concluait : « Ces propositions ne sont pas neuves. Ceux qui ont pratiqué les classes nouvelles (expérimentées entre 1945 et 1952) les trouveront sans doute fort anciennes ». On déboucha sur diverses « recommandations » car le syndicat n’avait pas la prétention de dicter leur conduite aux personnels dans la pratique de leur métier” (p. 58).

En en faisant une question de métier, c’est-à-dire de technique professionnelle, on dépolitise la question pédagogique, que l’on évacue au profit de la défense des disciplines. Du coup, on ne sera pas surpris de constater l’absence totale de rubrique pédagogique dans la revue l’US Mag du SNES, dès les débuts de la FEN puis à l’époque de la FSU, créée en 1992. C’est seulement depuis octobre 2012 qu’y figure une rubrique “Dans la classe”, mais en 20 numéros de 48 pages publiés depuis, au total seulement 11 pages relatent des actions réalisées avec des élèves. La rubrique n’est pas régulière, et ne fait qu’une page, parfois deux.

Le SNI et les questions pédagogiques

Dans le Premier degré, à la différence du Second degré, l’Éc ole Libératrice , la revue du SNI (syndicat du premier degré de la FEN, ) d’après 1948, et dans le SNI lui-même, le lien avec la pédagogie se maintient jusque dans les années 1980, si l’on en juge par la place faite à la pédagogie dans la revue. On y trouvait encore toute une partie, numérotée à part dans la revue : des articles sur l’enseignement, des fiches de travail, des propositions de plans de travail pour une année scolaire par classe et par matière, des exemples de leçons préparées, des conseils pédagogiques. Les méthodes actives, le sport, l’éducation nouvelle étaient parfois abordés.

Mais, dès les années 1960, la majorité des syndicalistes du SNI s’écarte des préoccupations pédagogiques.

Robert Hirsch dans Instituteurs et institutrices syndicalistes (1944-1967 ), éditions Syllepse 2010, analysant les résultats d’une enquête auprès des ancienNEs militantEs de la Seine, explique : “La moitié d’entre eux utilisent les pages spécifiques de l’École Libératrice , hebdomadaire national du SNI, qui consacre une grande partie de sa surface rédactionnelle à des modèles de leçons. Seuls 32 ?% ont recours à des revues pédagogiques. Ce groupe des « pédagos », non négligeable, reste minoritaire dans le monde militant et dispersé en de nombreuses associations, la plus fréquentée étant le GFEN auquel participent 11 ?% de ceux qui ont répondu à notre questionnaire ; 8 ?% adhèrent à la Fédération des œuvres laïques. Un seul dit faire partie de l’ICEM, un des responsables de la tendance École Émancipée”.

Aujourd’hui, Fenêtres sur cours , la revue du SNUIPP, syndicat de la FSU qui fait suite à l’École Libératrice après la scission de 1992, publie encore des pages consacrées aux pratiques pédagogiques mais l’espace qui y est consacré est devenu très restreint (de une à deux pages sur 32, assez régulièrement depuis au moins 2002). Par ailleurs, au niveau des textes de congrès du SNUIPP et des plateformes revendicatives, il n’y a pas de lien entre syndicalisme et pédagogie. Un tournant s’est probablement opéré dans la période 1980 – 1990, sans doute aussi accentué après la scission de la FEN et la création de la FSU.

Les syndicats d’accompagnement et la pédagogie

À l’inverse, les deux publications de l’UNSA-Éducation, autre syndicat issu de l’éclatement de la FEN, à savoir L’enseignement public , devenu L’Éduc mag , et Questions d’Éduc , ne publient plus rien dans le domaine des pratiques pédagogiques depuis 1992.

L’exemple du SGEN est cependant différent. La revue du syndicat, Profession Éducation , continue encore aujourd’hui de publier de manière irrégulière quelques articles d’une ou deux pages, renvoyant aux pratiques pédagogiques. Le SGEN, créé en 1937 par des enseignantEs issuEs des Jeunesses Étudiantes Chrétiennes, avait une place à part dans la CFTC, et s’affirmait comme un syndicat laïque.

En 1964, il avait œuvré activement au départ de la CFTC et à la création de la CFDT. Jusque dans les années 1980, la gauche autogestionnaire y était forte, et revendiquait aussi un lien fort entre syndicalisme autogestionnaire et pédagogie. C’est dans ces années 1980-1990 que ce lien se distant, sans doute sous l’effet de la politique de recentrage de la CFDT, à partir de 1979, puis du départ des militantEs issuEs de la gauche autogestionnaire en 1996, pour former les syndicats SUD avec localement d’autres courants issus de l’École Émancipée au moment de l’éclatement de la FEN.

Aujourd’hui, la coupure entre syndicalisme et pédagogie est clairement affirmée au sein du SGEN. Dans sa revue de juin-juillet-août 2012 consacrée au congrès, le SGEN explique comment plusieurs propositions d’articles consacrés à la pédagogie ont été entièrement retirés pour “éviter de corseter à l’excès l’exercice professionnel”. Il s’agissait de poser une limite à ne pas franchir entre syndicalisme et pédagogie, de “savoir jusqu’où un syndicat peut aller dans la précision pédagogique tout en restant dans son rôle premier”. ( Profession Éducation , SGEN-CFDT, juin-juillet-août 2012, page 12). Un positionnement qui fait écho à celui adopté au SNES dès 1968.

L’École Émancipée des années 1980

Cette évolution qui s’accentue dans les années 1980 s’observe aussi dans les courants syndicaux qui pourtant continuaient de se réclamer de l’héritage du syndicalisme révolutionnaire de l’entre deux guerres.

Dans son témoignage publié en février 2014 par ThebookEdition sous le titre La plume au poing. 1967-2003 Une contribution à l’histoire de l’École Émancipée, Jean Mourot précise que c’est en 1973, lorsque Julien Desachy prend la direction de la revue, que la partie spécifiquement pédagogique disparaît, remplacée par une rubrique école. En 1975, un projet de “manifeste pédagogique” proposé par Gaby Mollier, dans l’idée d’articuler la lutte contre l’école de la bourgeoisie avec des propositions pour une alternative pédagogique, avait fortement divisé les militantEs de l’ÉÉ, et n’avait pas pu aboutir. Ainsi, la revue publie dans les années 1975 – 1980 de nombreux articles polémiques, théorisant les questions de lien entre syndicalisme, pédagogie et mouvements pédagogiques.

Dans L’École Émancipée des années 1984-1994 les comptes-rendus et témoignages de pratiques pédagogiques sont déjà devenus très rares. L’essentiel de la rubrique école est centré sur les analyses critiques du système éducatif et des programmes.

Ainsi, sur cette période seulement 10 articles ont été publiés concernant des exemples de pratique pédagogique (jusqu’en juin 1992 cette revue publiait 16 numéros par an, puis 12 numéros à partir de septembre 1992).

Un article publié en 1985 qui dénonçait cette évolution explique bien le glissement qui s’est opéré :

Les militants de l’École Émancipée font-ils encore la classe ?” L’auteur écrivait : “On pourrait en douter si l’on en juge par l’absence quasi totale de témoignages pédagogiques dans notre revue. Quand j’ai commencé de lire l’ÉÉ, en 1958, […] la revue comportait deux parties d’égale importance, l’une syndicale, l’autre pédagogique. Cette dernière, détachée, était soigneusement découpée, rangée par thèmes, collée sur des fiches et exploitée dans les classes. […] Notre revue possède une rubrique école, mais celle-ci est alimentée irrégulièrement, et on se garde bien d’y évoquer la pédagogie autrement qu’en envolées lyriques […] ! Les analyses sont certes nécessaires et l’ÉÉ en publie d’excellentes ; mais si bonnes soient-elles, elles ne valent que par leur contact avec la réalité concrète, la dure réalité de la classe quotidienne. […] Nous qu’on traite de subversifs, que Malaud, Le Pen et autres Chirac rêvent d’exclure de la Fonction publique, ne serions nous plus capables de subversion ?” (Michel Durant, l’ÉÉ n°7, 5 décembre 1985).

Pédagogie et syndicalisme de lutte aujourd’hui


Aujourd’hui, depuis la scission de 2003, l’École Émancipée ne publie plus du tout d’articles pédagogiques, et L’Émancipation syndicale et pédagogique s’efforce difficilement de faire vivre une rubrique école comportant analyses et récits de pratiques (tout de même 29 articles en dix ans, à raison de 10 numéros de 36 pages par an).

La revue N’autre École , quant à elle, a publié régulièrement des témoignages de pratiques en lien avec une thématique choisie pour chaque numéro (quatre par an de 60 pages), de 2002 à 2015. Mais le lien entre N’autre École et la CNT s’est peu à peu distendu, au point que la revue s’est s’autonomisée par rapport à la CNT pour devenir le site et la revue Questions de Classe(s), tandis que la CNT démarre une nouvelle revue, La mauvaise herbe .

Il n’y a guère actuellement que SUD éducation, la CNT-FTE, et la tendance Émancipation, qui établissent véritablement un pont entre positionnement syndical et positionnement pédagogique. SUD éducation met en avant ce lien dès son congrès fondateur de 1998, et l’a réaffirmé depuis. On peut lire par exemple la partie “quelle école, essai de synthèse”, dans le compte-rendu aux congrès de Sud éducation de Montpellier et Créteil, 2012). Le journal fédéral national ne publie pourtant pas d’articles sur les pratiques pédagogiques.

Le lien entre pédagogie et syndicalisme est toujours très mince dans les syndicats réformistes d’aujourd’hui, quand il existe. Au prétexte de liberté pédagogique et de séparation des rôles, arguments très largement répandus, ces organisations refusent d’analyser l’acte pédagogique comme porteur de sens et miroir des rapports sociaux de domination. Il ne s’agit pas de justifier les régressions au nom de la pédagogie. Il ne s’agit pas non plus de croire et faire croire que la révolution viendra de et par la pédagogie, mais de prendre appui sur les pratiques alternatives qui existent, dans ou hors l’institution, pour montrer concrètement qu’une autre école est possible et contribuer ainsi à bâtir une alternative sociale au capitalisme.

Une nécessité aujourd’hui : re-politiser la question pédagogique

L’enjeu est d’autant plus important que l’institution d’une part, la droite et l’extrême droite d’autre part, se sont déjà largement emparées des questions pédagogiques pour les mettre au service de leur projet politique, à un moment où les mouvements pédagogiques sont devenus plus technicistes, où ils ont mis à distance la dimension politique.

Les exemples récents sont nombreux, tant les réformes et les polémiques se sont multipliées depuis 2003. On pourrait citer le cas des méthodes d’apprentissage de la lecture, ou encore celui des programmes d’histoire-géographie au collège et au lycée, en 2010-2013.

De nombreux auteurs l’ont souligné, comme Nico Hirtt, ou Christian Laval ( La Nouvelle école capitaliste ) nous sommes entréEs depuis une dizaine d’années dans une période où il s’agit d’adapter l’école aux nouvelles conditions du capitalisme mondialisé. Des notions et des démarches, comme les compétences, les pédagogies actives, la coopération, le travail en équipe, l’interdisciplinarité, l’individualisation, la pédagogie de projet, sont détournées et utilisées au service d’un projet global éminemment politique, un projet de société englobant et utilisant l’école. La problématique de fond n’est pas vraiment nouvelle.

Mais elle est reformulée en termes nouveaux.

Deux exemples d’actualité illustrent bien les enjeux d’un positionnement syndical en matière pédagogique aujourd’hui : la réforme du collège et le livret de compétences.

La réforme du collège

Massivement rejetée par la profession, le mot d’ordre unitaire qui émerge de ce mouvement, repris par toutes les organisations syndicales mobilisées, y compris le SNALC, c’est l’abrogation. Mais ce mot d’ordre, peut-il se suffire à lui-même ?

S’agit-il de défendre le système éducatif et le collège tels qu’ils sont organisés aujourd’hui en considérant qu’ils sont moins pire que ce qui nous attend ? Dès avant l’actuelle réforme, l’institution, avec les nouveaux programmes de 2012, s’intéressait de près aux pratiques pédagogiques, avec par exemple en histoire-géographie la volonté d’imposer la démarche de l’étude de cas. Avec l’actuelle réforme du collège, un nouveau pas est franchi. Comme l’ont montré les diverses “journées de formation”, il s’agit bien pour l’institution d’imposer des pratiques pédagogiques pour ancrer les finalités actuellement dévolues au système éducatif dans la réalité quotidienne de la classe.

L’évaluation par compétences

De même, pourquoi l’institution veut-elle à toute force imposer un livret numérique de compétences ? Pourquoi le MEDEF et l’OCDE soutiennent-ils ce projet ? Qui peut croire qu’ils sont uniquement soucieux du bien être et de la réussite des enfants à l’école ?

Depuis 2004 avec la création de Base-élèves, malgré les mobilisations notamment impulsées par le CNRBE, malgré le retrait du livret compétences de 2012, le projet n’a jamais été abandonné. Avec la mise en place du “répertoire national des identifiants élèves, étudiants et apprentis” (RNIE), opérationnel à la rentrée de septembre 2015, l’annonce également en septembre 2015 du remplacement du LPC par le Livret Scolaire Numérique, et la mise en place du “Compte Personnel d’Activité” prévu pour janvier 2017, c’est le fichage généralisé de la population qui s’organise de la maternelle jusqu’à l’âge de la retraite. Au-delà de la question du fichage, il s’agit bien de faire exploser tous les cadres collectifs, toutes les conquêtes de l’après Seconde Guerre mondiale, toutes les avancées sociales collectives aujourd’hui menacées, au nom de l’individualisation.

On le voit, les enjeux dépassent largement le cadre de l’école et de la pédagogie. Mais l’opposition à cette utilisation là des compétences et de l’évaluation, masquée derrière un discours d’apparence pédagogique, doit-elle nous dispenser d’une réflexion sur nos pratiques de l’évaluation et donc sur nos pratiques pédagogiques ?

Pour un syndicalisme de lutte et de transformation sociale progressiste, pour un syndicalisme qui se réclame de l’héritage syndicaliste révolutionnaire, il y a bien nécessité impérieuse à militer pour une alternative scolaire et pédagogique liée de manière indissociable à une alternative sociale.

Raymond Jousmet