Vers la territorialisation de l’Éducation nationale

lundi 9 mai 2016
par  Catherine

La loi Peillon vise la gestion territoriale de toute l’Éducation nationale. Cela passe par l’autonomie de nos établissements, écoles, réseaux ou autres périmètres en voie de définition.

Notre gouvernement a décidé de suivre la politique ultralibérale éducative au plan européen. En instaurant la loi Peillon, il poursuit l’objectif de faire éclater le cadre national de l’enseignement public. Un rapport rédigé par les Inspecteurs Généraux de l’Éducation nationale renseigne sur sur la façon dont ils envisagent cette dénationalisation qui, d’ailleurs, n’a pas attendu 2016 pour commencer à être appliquée.

Le partenariat : un passage obligé vers la territorialisation.

L’Éducation nationale devient donc un simple partenaire. Pour commencer, les nouveaux rectorats, avec leur recteur, vont s’adapter au périmètre des nouvelles régions avec des compétences qui seront celles d’un vice-ministre. Un ancien recteur précise qu’ “[…] Il faudra […] que les ministres se positionnent dans des rôles de coordination, de régulation, d’expertise, par rapport aux stratégies régionales, davantage que dans un rôle de pilotage…”. Puis les circonscriptions plus petites sont concernées, repensées et redessinées en fonction des objectifs Peillon de fonctionnement en réseau (qui sont en voie de définition). Ainsi, les entités éducatives de base pourraient être, non plus des établissements, mais des réseaux d’établissements. Et là les réseaux REP+, déjà établis, comportent un avantage certain pour le gouvernement dans sa marche forcée vers la territorialisation Peillon. Les nouveaux réseaux devront tenir compte des facteurs encore en discussion selon nos inspecteurs généraux : les flux d’élèves de la maternelle au lycée ; les bassins d’éducation et de formation et le plan de formation régional ; les appartenances aux communes ou Établissements Publics de Coopération Intercommunale (EPCI), sans compter les industries, les associations etc. Bref, un partenariat qui prend forme, et qui progressivement s’insinue dans la gestion de l’Éducation nationale par le biais de tous les projets, contrats, plans quelque soit le nom choisi. Nous connaissons les projets éducatifs territoriaux, les contrats d’objectifs, les plans intercommunaux, les projets d’école. La liste est loin d’être fermée. C’est, entre autres mais pas que, par ce biais, que l’Éducation est en train de perdre son caractère centralisé et national.

Et cette nouvelle Éducation, décentralisée et dénationalisée, est destinée à s’imposer en mettant devant le fait accompli, le plus vite possible, tous et toutes les concernés à qui on se garde bien d’expliquer les réels enjeux avant tout économiques. Un très grave tournant est en train d’être pris : l’Éducation nationale ne doit plus avoir pour but d’offrir la même éducation pour tous les enfants en France.

La concurrence entre les établissements

C’est un autre passage obligé vers la territorialisation.

Les inspecteurs généraux confirment qu’ “une autonomie croissante [est] accordée aux établissements, qui a pour contrepartie un contrôle plus strict de leurs résultats”...

Le terme autonomie sonne beau, un peu comme liberté pédagogique qu’elle est censée remplacer. Pourtant l’autonomie, telle que déclinée par tous les textes, ne peut en aucun cas être considérée comme une avancée, tant pour l’enseignement que pour les enseignants. Bien au contraire. Car pour mettre en œuvre l’autonomie de la loi Peillon, et selon la bonne logique libérale qui la sous-tend, nos politiciens ont choisi de mettre en concurrence tous les établissements, y compris nos écoles. La concurrence, basée sur la seule grande logique entrepreneuriale de l’offre et de la demande que peuvent comprendre nos politiciens-amis-de l’entreprise ; la concurrence, bien qu’opposée dans son essence à la logique de gratuité de l’éducation de l’enfant ; la concurrence devient LA solution pour résoudre l’échec scolaire qui doit nous opposer les uns aux autres nous les enseignants fabriquant des compétences définies par ces mêmes politiciens. La concurrence est donc sensée booster les enseignants sur la grande arène de l’enseignement public. Et mécaniquement, selon cette logique, le niveau scolaire général est sensé se relever grâce à l’impact positif de cette empoignade salvatrice. Pour nos politiciens très myopes du système capitaliste, la concurrence est inhérente à la performance. Bienvenue dans l’ère de la marchandisation du service de l’Enseignement public !

L’aspect humain de cette logique managériale s’est traduite, à France Télécom ou à La Poste, par la mort de dizaines de personnes. Il s’agit d’imposer la concurrence en faisant pression sur l’acteur principal en charge de la mission de base : l’enseignant. En cas de résistance de l’intéressé : l’invisibiliser, le ou la placardiser et le ou la pousser dehors pour un quelconque prétexte.

Exercer des moyens de pression

Exercer des moyens de pression pour que le maillon faible qu’est le ou la professeur ne puisse pas contourner cette mise en concurrence des établissements ou écoles.

Cette pression s’exercera et s’exerce déjà principalement de deux manières :

- Par un contrôle de plus en plus strict du résultat de nos élèves par notre hiérarchie, au moyen d’évaluations qui vont se multiplier dans le futur. Dans le contexte de managérisation galopante de la fonction publique, il est évident, et d’ailleurs exprimé assez clairement par nos inspecteurs dans leur rapport/audit, que ce contrôle est destiné à constituer. Et d’ailleurs constitue déjà, un moyen de pression sur les enseignants : “[…] les autorités éducatives exercent la pression sur les performances à travers des agents de régulation intermédiaire tels que les inspecteurs (France)…”. Les résultats des évaluations existantes sont déjà régulièrement officialisés, publiés et renseignés auprès des médias et des parents.

- Par le droit de regard des parents d’élèves sur le travail (sous tous ses aspects) de l’enseignant : “[...] les parents des élèves, peuvent devenir les principaux acteurs de l’amélioration des pratiques, grâce à la pression qu’ils exercent en choisissant telle école ou en ostracisant telle autre jugée non performante…”. Certains et certaines d’entre nous font l’expérience déjà de la violence de ce droit de regard. L’institution conforte la croyance que la problématique enseignante se résout aux seuls résultats d’évaluations. Le parent devient client d’une école marchandise, et l’enseignant devient bon ou mauvais vendeur de cette marchandise.

Le curriculum de chaque établissement

Enfin, nos inspecteurs ne disent pas que la territorialisation passe aussi par le curriculum de chaque établissement.

Véritable carte d’identité de celui-ci, il détaillera les divers parcours et projets rendus obligatoires et surtout les diverses progressions annuelles élaborées par les équipes. Tout cela fera partie du nouveau curriculum propre à chaque école. De plus, rappelons-nous que les cycles ont été créés pour limiter le redoublement, sans donner de moyens réels autre que la pédagogie différenciée pour résoudre le problème de la difficulté scolaire. Le nombre de niveaux mais surtout l’écart entre eux va augmenter dans chaque classe. Et les progressions annuelles programmatiques sont sensées être à géométrie variable. Elles devraient s’adapter, chaque année, aux nouveaux besoins spécifiques des classes. Il est certain de toute façon que les réunions vont se multiplier pour les écoles qui rentreront dans le grand jeu de la concurrence entre nos établissements. Pour notre hiérarchie, plus cette course sera effrénée plus elle sera gage de compétition donc de la bonne marche vers la territorialisation de l’Éducation nationale.

Marie Contaux

L’Émancipation syndicale et pédagogique – 2/05/2016– page 28 & 29


Brèves

23 janvier - Touche pas à ma ZEP !

Contre la disparition de l’éducation prioritaire en lycée :
“Touche pas ma ZEP !”
Coordination (...)