Jeux de mains, jeux d’humains

Culture
mercredi 27 avril 2016

Marie-Claire Calmus publie ses chroniques depuis 2008. Nous publions ci-dessous sa dernière en date, qui sera publiée dans le volume cinq de ses Chroniques de la Flèche d’or, à paraître toujours chez De Surtis dans l’été 2016.

Les mains sont deux animaux souples, déliés et comme indépendants de nous, même quand ils semblent nous obéir.

Elles s’agitent telles des marionnettes autour de notre visage quand, sentant la faiblesse de notre discours, nous voulons convaincre notre auditoire.

Elles sont attirées par les pelages : du chien, du chat, du cheval... ceux des fauves leur sont interdites. Elles restent sur leur faim derrière la grille du zoo.

Aimantées aussi par la peau si douce de l’être aimé, dans ses replis les plus secrets : ou, l’effleurant au passage, par la joue veloutée d’un enfant.

Prendre la main de quelqu’un ou la lui tendre, est un engagement, même si ce n’est pas pour aller très loin. Un ami auteur-interprète et compositeur (1) le dit très joliment à une femme dont l’usure de la vie quotidienne l’a éloignée : “Et si tu me tendais la main...”. Tout est fini en amour quand on ne s’en sent plus capable.

La main peut devenir violente, griffer, gifler d’un revers, frapper de la paume, serrer le cou ! Les coupables de tels abus déclarent souvent qu’ils n’en étaient plus les maîtres : “Je ne sais pas ce qui m’a pris...”.

La main nostalgique se balance comme un métronome, lentement et régulièrement, sur le quai du port ou de la gare quand l’autre s’éloigne, et, pour se signaler jusqu’à l’ultime seconde, agite un mouchoir de couleur claire, cherchant à rétrécir l’inexorable distance et à écourter l’absence débutante.

Dans des acceptions plus triviales, la main se caractérise par l’habileté. Roland Barthes dans Préparation au Roman (2) rappelle que “manière” est à l’origine un terme de cuisine : on sait, grâce à la façon de verser les ingrédients et de tourner le mélange, faire prendre convenablement la sauce – ce qui pour lui devrait s’appliquer à l’écriture.

Un poème d’ Incessamment (3) commence ainsi :“La main de dessin me démange”. Cette transmission du cerveau aux mains pour ce qui est devenu fondamental, peindre, écrire, sculpter, jouer d’un instrument, a quelque chose de miraculeux.

Nelly Sanchez

Dans un sens plus banal on dit “j’ai ma voiture en main”, et au figuré, souvent pour masquer son angoisse :“J’ai la situation bien en main”. Par extension on parle de “se prendre en main” ou de “se prendre par la main”.

Roland Barthes applique cette dernière expression à son désir d’écrire, en dehors de toute vanité :“Je me prends par la main pour travailler, pour vivre, et pour que, pour travailler et pour vivre, tout soit bon (sauf le mal, la violence, l’arrogance), pour oser vivre”.

Dans les jeux de cartes “avoir la main” ou “une main” signifie qu’on a l’avantage et qu’il faut en profiter.

Alors que nous sommes si souvent déçuEs et pessimistes, Frédéric Lordon nous encourage à exploiter la conjoncture actuelle (4) :“Il se pourrait […] que nous « ayons une main » : un clivage « eux-nous » aux toniques propriétés, mais dont le contenu, reformulé autour du conflit propriétaire, revitalise l’idée de gauche au lieu de l’évacuer ; la république, dont le mot est parfaitement accoutumé, mais sociale et par là réinscrite dans une histoire politique longue”.

Marie-Claire Calmus

(1) Claudio Zaretti (album Puisqu’il faut un jour ).

(2) Préparation au Roman-Cours du Collège de France (1978-1979 et 1979-1980 ), éditions du Seuil, 2015.

(3) Incessamment (poèmes de Marie-Claire Calmus), éditions Les Adex, 1998.

(4) Le Monde Diplomatique , mars 2016.