Syrie : femmes dans la guerre

Tribune féministe
mardi 26 avril 2016

Les bombardements se sont tus. Ou presque. Et ils sont ressortis. Des hommes. Mais aussi des femmes. Ils sont ressortis dans les rues avec leurs slogans. “Le peuple veut la chute du régime”. Toujours. [Alep, 29/02/2016]

On ne garde pas les vivants avec des gardiens

On les garde avec les vivants

On ne garde point les morts

Avec la militarisation de la révolution syrienne, les armes se sont mises à proliférer. Les pères en portaient et pour les imiter, leurs enfants en obtinrent. Plusieurs groupes cherchèrent à recruter ces enfants pour les combats au front. C’est alors qu’elles se réunirent. Et elles firent pression sur le conseil local afin que le port et la vente d’armes soient interdits pour les jeunes de moins de 18 ans. [Idlib]

lorsqu’ils ont aligné mon père avec les voisins

et de leurs fusils ont fait jaillir les crayons

pour barbouiller toutes les têtes de rouge

le rouge ô mère

t’a empêché de crier

Cinq hommes. L’un fut tué sous la torture des services du régime. Deux moururent au front, en combattant dans l’ASL. Deux enfin furent exécutés par Daech. Cinq hommes qui étaient sortis de ses entrailles. Et c’est alors qu’elle prit les armes. [Deir Ezzor]

Elle coud, elle tricote, elle brode. Tu ris. Et quoi ? Elle respecte les codes de la région. Elle ne sort pas travailler. Elle ne sort pas. Et pourtant elle travaille, et cela est nouveau. Les tissus, les tricots, les broderies sont vendus. Le revenu est maigre mais le butin luxuriant. Car dans la famille sa place a changé.

quelqu’un a dit

on a brisé les doigts des roses

et abattu

deux papillons dans le Sud

L’armée est partie ! L’électricité et l’eau courante aussi. La machine à laver, le frigo... ne marchent plus. Il faut donc préparer le jour même chaque repas, laver à la main, et pour la cuisson et le chauffage aller chercher le bois. C’est elles qui le feront. C’est elles qui le feront quand les hommes iront manifester sous les bombes et sous les balles. Dans ces régions où la femme doit rester à la maison. C’est elles qui panseront leur fils ou leur frère blessé. C’est elles aussi qui coudront les drapeaux de la révolution.

Dans l’obscurité éblouissante

La lumière se reflète sur les fenêtres de ceux qui rêvent de la rosée

Transformée en autel

Et les sacrifices offerts étaient mon sang et celui de mon frère

Les cortèges des commerçants se noient dans la mer d’or

L’argent, les armes et les séductrices, prennent leur café au Kremlin ou à Beijing ou à coté de la Seine ou à Londres et au dessus de Quassioune

Pas de différence

Un meurtrier a tous les visages

Avec les bombardements, les réfugiés ont afflué. Elle eut l’idée, afin de mieux accueillir les femmes réfugiées qui arrivaient dans sa ville, Kafranbel, de mettre en place un projet sur trois mois, pour leur expliquer comment fonctionnait la ville, pour les former aux premiers secours... Le projet a évolué : les femmes de Kafranbel voulaient aussi des formations. À l’été 2013, un premier centre de femmes fut fondé. Délivrant des formations professionnalisantes, éditant un magazine, mettant à disposition des livres, des ordinateurs... Les femmes sont doucement sorties des maisons. En 2015, six autres centres étaient ouverts.

- Pourquoi y a-t-il des nus ?

- le polyester nous a noyés

- Pourquoi y a-t-il des tentes ?

- Le métal en fusion nous a noyés.

- Pourquoi y a-t-il un peuple qu’on immigre ?

- parce que nous sommes plongés dans une mer de sang

Enab Baladi (“Les raisins de mon pays”). Le premier numéro est sorti en janvier 2012. Alors financé par les fondateurs du journal, une trentraine, et par les habitants de Darayya, il aborde les multiples facettes de la vie sociale, politique, économique, culturelle ; il a notamment été soutenu entre autre par le collectif Darayya’s Free Women. Suite au massacre de Darayya, d’août 2012, la publication du journal migre au Nord de la Syrie, en zone libre. Éditéaujourd’hui en Turquie, les journalistes sont soit en Syrie soit réfugiés dans les pays limitrophes. L’équipe qui travaille pour ce journal, l’une des publications indépendantes les plus éminentes, comporte environ 40% de femmes.

- Qu’est-ce vacarme ?

- Suicide des alphabets

Temps déversé dans un temps

- Qu’est-ce silence ?

- les villes qui meurent écrasent leur Histoire

- Que sont ces cris ?

- Mon sang noyé dans le sable et la disparition de mon soleil

Violences des armes, violence des corps usant de leur force. Torture, viol : le lot quotidien de nombre d’hommes et femmes syriennes. Dans les geôles du régime notamment, en des lieux tenus ou non au secret. Dans la vie civile aussi ; où le taux de violences conjugales, le nombre de mariages de fillettes ont augmenté. Le terreau était présent avant 2011 : les geôles des Assad étaient connues pour leurs pratiques de torture, les lois de ce régime ont toujours reposé sur nombre de principes de la Charia discriminant les femmes, et définissent le viol ainsi : “utilise[r] la violence ou la menace pour forcer une personne qui n’est pas sa femme à un acte sexuel”. Face à cela, ils et elles se battent au quotidien, et documentent, témoignent, protestent..., au péril de leur vie.

j’ai rassemblé mes morceaux

et les ai confiés à mon reflet

mais dans le reflet je n’ai pas vu de reflet

j’ai ramassé ma voix dans l’espoir d’entendre

et appelé

son image m’est apparue

son image d’avant

non celle d’aujourd’hui

que j’ai prise amoureusement

et qui m’a ramené en arrière

en quête de ce qui n’est plus

en arrivant sur le trottoir des réfugiés

elle s’est évaporée

Cette ONG délivrait des formations pour elles, les femmes. Elles appréciaient et ont demandé que leurs hommes puissent également en bénéficier. Leur mari, leurs frères. Afin qu’ils ne prennent pas la mer, afin qu’ils ne prennent pas les armes.

ces vêtements qui ont franchi les frontières en

ton sein

tu les porteras à nouveau

oui nous rentrerons

Leur mari, leur enfant, leur frère ? Elles l’ont perdu. Au drame du proche disparu s’en greffe un autre : l’argent ne rentre plus. Alors ces femmes, souvent peu diplômées, se retrouvent entre elles et avec des femmes diplômées. Elles échangent et se forment, souvent à l’artisanat, la vente des produits leur permettant d’acquérir une indépendance financière. Des rencontres qui ont également pour objectif de maintenir les contacts entre les différents milieux sociaux. [Damas]

Les barils largués par le régime ne sont pas très précis. Ils semblent largués au hasard sur les habitations. Les bombes russes par contre sont très précises. Ce matin, elles ont visé trois écoles. De nombreux blessés. De nombreux morts : une enseignante, une maman, quinze enfants, filles et garçons. Au moins. [Ein Jara/Alep]

Al Nosra, dehors !” Manifestation de femmes et d’enfants le 11 mars 2016 à Abu Dhour. “Al Nosra, dehors ! Syrie libre !” Manifestation d’hommes, de femmes et d’enfants, le 14 mars 2016, à Maarat al-Naaman, en soutien à la division 13 de l’ASL que le front Al Nosra a attaquée. Leur quartier-général est brûlé. [Idlib]

« Je ne suis pas une tare que l’on cache ».

« Nous préférons les bombardements à l’humiliation ».

Elle a réouvert l’école, elle a ouvert un hôpital dans une maison, elle a installé une cuisine populaire, elle s’est engagée dans les casques blancs, elle a manifesté, elle a documenté… Elle, simplement. Des femmes sans nom, des femmes avec un nom. Des femmes qui sont restées là-bas et qui se battent comme elles peuvent sur tous les fronts : contre le régime, l’intégrisme et le patriarcat.

« Ma participation n’est pas une fiction ».

« Nous sommes toutes filles de la révolution ».

Laure Jinquot

et des histoires et paroles de femmes syriennes

Avec notamment des poésies de Fadwa Souleimane (passages en italique) et des slogans écrits sur des pancartes tenues par des femmes (quatre dernières citations en italique et entre guillemets).

Les poèmes et extraits de poèmes de Fadwa Souleimane proviennent du recueil À la pleine lune , édition Le Soupirail, janvier 2015, traduction de Nabil El Azan (pour les passages 1, 2, 3, 7 et 8) ; les autres passages sont à paraître.


À commander à l’EDMP (8 impasse Crozatier, Paris 12e, 01 44 68 04 18, didier.mainchin@gmail.com).