Entretien avec Jean-Marie Le Boiteux du Syndicat National de l’Enseignement Technique Agricole

vendredi 22 avril 2016

Émancipation  : Quel est votre métier ?

Jean-Marie Le Boiteux : Je suis professeur de lycée professionnel en biologie écologie, en Auvergne.

Émancipation  : Pouvez-vous nous présenter le SNETAP ?

J-M. Le B. : Le SNETAP est le syndicat de l’enseignement agricole public, non seulement technique mais aussi supérieur. C’est le syndicat majoritaire, très largement puisqu’aux dernières élections, en 2014, on a fait près de 50 ?% dans le seul secteur de l’enseignement. Le SNUITAM et le SNETAP sont les deux syndicats de la FSU des métiers dépendant du ministère de l’Agriculture, puisque l’enseignement agricole dépend bien du ministère de l’Agriculture et non pas du ministère de l’Éducation nationale. Nous comptons 400 syndiquéEs.

Émancipation : Quels établissements représentez-vous ?

J-M. Le B. : On est implantés dans tous les établissements de l’enseignement technique, général et professionnel. Ce qui fait plus de 200 établissements publics en France, avec des sections un peu partout. Dans l’enseignement supérieur, où on est très minoritaires, on a plus de difficultés à syndiquer. Ce n’est pas vrai pour la FSU globalement, puisque le SNESUP a également des adhérentEs dans l’enseignement supérieur dépendant du ministère de l’Agriculture.

Émancipation : Quelles sont vos positions centrales, les questions prioritaires ?

J-M. Le B. : On a une revendication prioritaire : une chose dont souffre l’enseignement agricole depuis les années 60, c’est que l’enseignement public y est minoritaire puisque les 2/3 des élèves sont scolariséEs dans des établissements privés. À l’Éducation nationale c’est 80 ?% d’établissements publics, nous sommes donc dans des proportions complètement inverses. On interprète ça par notre rattachement au ministère de l’Agriculture. Parce que ce sont essentiellement les professionnels agricoles qui pilotent le système et qui ont un pouvoir de lobbying énorme sur le ministère de l’Agriculture. L’organisation syndicale dominante, la FNSEA, a toujours montré une certaine préférence pour l’enseignement privé, donc ils exercent un lobbying pour privilégier les ouvertures de classes dans le privé. La deuxième chose qui nous a pénalisés, ce sont les politiques de suppression de l’emploi. C’est un processus qui se développe depuis une vingtaine d’années, puisqu’à l’époque de l’après-guerre, les proportions de fréquentation des établissements étaient inverses. Notre principal mandat c’est de demander notre rattachement au ministère de l’Éducation nationale, justement pour être détaché du poids du lobbying de la profession agricole.

Émancipation : Pourquoi cette préférence de la profession pour le privé ?

J-M. Le B. : L’enseignement privé est plus facile à orienter, à manœuvrer. C’est ce qui a amené les politiques agricoles à se dégrader, par le productivisme. La profession a tendance à reproduire son propre modèle.

Émancipation : Quelles revendications menez-vous vis-vis du personnel ?

J-M. Le B. : On s’est battu pour que le personnel ait la même reconnaissance et une parité de statuts. Jusque dans les années 80, ce n’était pas le cas, on avait des corps atypiques, des conditions de rémunération qui n’étaient pas les mêmes. Il a fallu qu’il y ait la loi de 1984 du principe de parité dans l’enseignement agricole et la réforme des enseignants, sous Lionel Jospin à la fin des années 80, pour qu’on ait une architecture semblable. Mais on est toujours à la traîne de l’Éducation nationale, par exemple, la réforme des obligations de service des enseignantEs appliquée à l’Éducation nationale depuis 2015, n’a toujours pas été appliquée dans l’enseignement agricole.

Émancipation  : Qu’est-ce que ça implique pour les enseignantEs de l’agricole ?

J-M. Le B. : Cela donne des situations ubuesques. On a cinq établissements qui sont mixtes, alors sur des projets communs, c’est compliqué d’organiser les heures d’obligation de service des enseignantEs de l’agricole. Par ailleurs, on a la suppression des majorations de service pour les classes à petits effectifs. Or dans l’enseignement agricole, on n’a que des classes à petits effectifs. Ce qui fait qu’on a beaucoup d’enseignantEs qui au lieu d’être à 18 heures par semaine sont à 19 heures. Sur chaque sujet pour lequel on se décroche de l’Éducation nationale, ça se fait au détriment des enseignantEs.

Émancipation : Quelles sont vos revendications sur les questions éducatives ?

J-M. Le B. : On a lancé l’année du bac pro. Le bac pro a fêté ses 30 ans l’année dernière pour défendre ce diplôme. Cela fait trois ans que le bac pro se déroule en trois ans (au lieu de quatre ans, auparavant), et on fait le constat que c’est une catastrophe sur les résultats des élèves. Déjà globalement, les “bac pro” réussissent moins bien en BTS que les filières générales, mais cette mesure en trois ans les davalorise encore davantage. On manque de recul pour avoir des chiffres exacts sur les taux de réussite au BTS, mais on a des remontées de nos collègues qui déplorent déjà de mauvais résultats. On observe par ailleurs une chute de 14 ?% de réussite au bac pro, depuis trois ans.

Émancipation  : Quelles sont revendications sur le plan de l’écologie ?

J-M. Le B. : Nous avons organisé, en décembre 2010, une journée d’étude consacrée à l’évolution du monde rural, de l’agriculture, avec pour question centrale : comment l’enseignement peut-il s’adapter aux questions écologiques ? Depuis la fin de la guerre, les politiques agricoles sont régressives. Il y a pourtant une prise de conscience depuis quelques années mais pas de véritable inversion. On considère que l’enseignement agricole public, qui a une certaine indépendance par rapport à la profession, a un rôle à jouer, car nous formons les agriculteurs/trices de demain. Si on leur apprend une autre manière de produire, demain, ils/elles essaieront d’innover un peu. Notre souhait serait qu’on transforme toutes les exploitations selon un modèle d’agroécologie. On parle beaucoup de l’agriculture biologique, mais ce n’est qu’une petite fenêtre. C’est important certes, mais il y a d’autres méthodes de production et une manière de penser la production, de l’organiser qui s’appelle le concept d’agroécologie, inventé par Pierre Rhabi dans les années 60. Lorsque Stéphane Lefol est arrivé en mai 2012 au ministère de l’Agriculture, il a très vite annoncé qu’il allait favoriser l’agroécologie, mais aujourd’hui ce n’est pas suffisamment appliqué. Par exemple, on réforme tous les jours les programmes et il faut qu’on bataille pour introduire ces concepts d’agroécologie. Justement parce que les professionnels participent aux commissions d’élaboration des programmes et ils freinent des quatre fers.

Émancipation : Pouvez-vous nous éclairer un peu sur les concepts d’agroécologie ?

J-M. Le B.  : Ce qu’il faut c’est raisonner globalement. Le sol est une chose vivante, pendant des décennies, on a considéré que le sol était un réservoir qu’on remplissait de nitrates, de phosphates et qu’on arrosait un peu, ça fait plaisir aux plantes, ça pousse. Certes, ça marche, sauf que ça détruit complètement le sol parce que la terre, c’est de la matière organique qui a un fonctionnement sur le long terme. On a des régions comme la Beauce, où des décennies de culture intensive ont été menées, donc si on n’y met pas d’engrais, ça devient un vrai désert. Il y a aussi la polyculture d’élevage. On a encouragé les spécialités par région : la Bretagne pour les élevages et la Beauce pour les cultures. L’inconvénient, c’est que les déjections animales ont créé une pollution en Bretagne avec un taux de pollution organique dans les eaux, alors que la Beauce s’est appauvrie sur le plan organique. Voici un des concepts de l’agroécologie : les animaux et les végétaux sont faits pour être complémentaires. Élever les uns et cultiver les autres dans différents endroits pose également le problème de la pollution que cause le transport des productions. Ce sont non seulement les modes de production mais toute une philosophie autour d’un mode d’organisation à repenser. Ca fait revenir 40 ans en arrière, ce n’est pas facile.

Émancipation : Quel bilan tirez-vous de votre existence à la FSU ?

J-M. Le B. : Globalement, on en tire un bilan plutôt positif. C’est difficile pour moi d’être objectif car je suis entré dans le syndicalisme au moment de l’éclatement du syndicat ancêtre de la FSU. J’ai participé à la création de la FSU, à l’invention de certaines règles ou conditionnements un peu originaux et qui obligent à essayer de trouver des compromis – pour éviter les mêmes dysfonctionnements qu’aparavant. Certains n’ont pas trop la culture du compromis, sont souvent dans l’opposition, mais au moins, on cherche à trouver une porte de sortie lors des oppositions. Souvent ça donne des discussions très longues, mais je suis assez satisfait quand je vois qu’au bout du compte on arrive à un consensus. Tout le monde ne trouve pas forcément ce qu’il a voulu, mais quand même on se rend compte qu’il y a plus de choses qui nous rassemblent que de choses qui nous éloignent.

Cela c’est quelque chose de positif. Par contre, je trouve que la dynamique de la FSU s’épuise notamment par un manque de renouvellement des cadres. On avait beaucoup compté sur l’adhésion de nouveaux syndicats mais ça se fait au compte-goutte.

Par contre, je suis curieux de voir ce que va donner la fusion de deux syndicats pour former le SNUTER, deux syndicats aux cultures différentes. Le SNUTER sera ainsi quand même le 3ème syndicat de la FSU.

Émancipation  : Comment vivez-vous le droit de tendance ?

J-M. Le B.  : Plutôt mal. J’ai beaucoup lu ce qu’ont écrit les fondateurs du SNETAP de la raison pour laquelle leur syndicat n’est pas organisé en tendance. Nos statuts garantissent le droit de tendance mais à titre personnel. Ni notre bureau national ni les débats du congrès ne sont constitués sur la base des tendances. Ce qui a pour conséquence que les tendances sont étrangères à nos adhérentEs.

On voit ce que j’appelle des postures, et parce qu’on a telle étiquette, on se sent obligé de s’afficher d’une telle ou telle façon. Je déplore, que ce soit de la part des organisations majoritaires vis à vis des organisations minoritaires, ou dans l’autre sens, le fait qu’on finisse par ne plus s’écouter. Parce que à partir du moment où on considère qu’untel parle avec l’étiquette de telle tendance, de toute façon on va discréditer son propos. Je caricature un peu mais certains clivages sont bien visibles.

Émancipation : Quels problèmes sont soulevés par les modifications de la carte de formation à la rentrée ?

J-M. Le B. : On a deux niveaux de problématique, une des branches de notre enseignement, c’est l’enseignement professionnel. Même si c’est l’État qui met les moyens, qui oblige, en terme de foi stratégique, il y a tout de même un poids des conseils régionaux. La carte des nouvelles régions bouleverse le paysage notamment avec des régions qui ont eu des stratégies de développement de formation très différentes. Comment les concilier maintenant qu’on a un seul interlocuteur ?

Par ailleurs, le manque de moyens a pour conséquence qu’aujourd’hui, l’enseignement agricole se développe uniquement au lycée. On est dans une frange, résultat du baby boom, de développement de la natalité. Si nous n’avons pas de moyens pour ouvrir des classes nouvelles, nous ne serons pas en capacité d’accueillir des jeunes. À l’objection selon laquelle il y a de moins en moins d’agriculteurs/trices donc leur formation n’est plus si nécessaire, je répondrais que nous ne formons pas que des agriculteurs/trices. Il y a seulement 30 ?% de nos élèves qui se destinent à être agriculteurs/trices, parce qu’il y a beaucoup de métiers autour de l’environnement, de la forêt, de l’agroalimentaire, de l’aménagement paysager, de la maîtrise de l’eau. Cela continue de s’appeler formation agricole, mais on développe un certain nombre d’autres formations. Certains jeunes sont entrés dans l’enseignement agricole car attirés par l’agriculture mais aujourd’hui ils/elles sont sortiEs de ce sillon et ont choisi un autre métier.

Entretien réalisé par Leïla Elyaakabi

lors du congrès de la FSU, 3 février 2016


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