Série noire : le meilleur des mondes

Humeurs noires
lundi 14 mars 2016

Les Brillants naissent avec un don. Ils et elles ne sont que 1%. Leur don est inoffensif. Ils et elles sont admiré-e-s. Une peut se déplacer sans être vue. Ils et elles sont étonnant-e-s. Un peut savoir au chiffre près le nombre de feuilles dans un arbre. Ils et elles sont remarqué-e-s. Un autre peut prédire les cours de la bourse. Ils et elles sont craint-e-s. Une a la capacité à connaître les plus intimes pensées de celui qui lui fait face. Ils et elles terrifient.

Ce qui devait arriver. Les Brillants sont montrés du doigt. Il accuse. Les Normaux pensent les Brillants dangereux pour leur civilisation. Aussi pense-t-on les marquer, voire les isoler, voire…

Dans ce monde-là, Cooper est un Brillant. Il a servi les Normaux. Il les sert encore dans ce tome 2 tentant d’empêcher le monde d’entrer dans la guerre civile entre Brillants et Normaux. Un monde meilleur peut-il naître quand chaque camp affirme qu’il se bat pour le meilleur des mondes ?

Marcus Sakey livre ici comme une parabole bien familière.

Le Brillant, c’est l’autre. Le Normal, c’est l’un. La différence devrait enrichir ; c’est ce que tente de démontrer Cooper. Mais, de mobilisé, il se sent manipulé. La différence entraîne parfois aussi la méfiance, le rejet. Et son corollaire : la lutte armée d’une minorité contre une majorité censée ne former qu’une. Pas d’innocent-e-s dans celle-ci. De l’autre côté, que des coupables. Le terrorisme est au cœur de toute société. Marcus Sakey dans ce thriller en trois tomes (dont le deuxième, chose rare, est plus dense que le premier) peint un monde qui n’est pas le nôtre mais qui y ressemble bougrement et la façon dont il évolue peut faire peur. C’est sans doute là que réside la brillance de l’idée. L’anticipation nous montre toujours le monde tel que le nôtre risque de devenir avec l’idée qu’un mot, une phrase, un récit, un roman peuvent, peut-être, changer quelque chose ou du moins contribuer à changer la perception de notre vision de celui dans lequel nous vivons : “Ce qui est important au sujet de la liberté, c’est ceci : la liberté n’est pas un canapé. […] Ce n’est pas un article que l’on peut posséder. […] La nature de la liberté est fluide : tout comme de l’eau dans un seau percé, elle a tendance à s’écouler. Si on les néglige, les trous par lesquels la liberté disparaît s’élargissent. Lorsque les politiciens restreignent nos droits dans le but de « nous protéger », la liberté est perdue.”

Le futur n’est pas rose ? Le passé non plus.

Elsa Marpeau fouille les poubelles de l’histoire, celles que Didier Daeninckx, autre grand pensionnaire de la Série noire, a si souvent ouvertes. Été 44, La France se libère. Rien n’est simple. L’histoire est évidente parce qu’elle est passée. L’histoire, quand on la vit, est incertaine. En cet été 44 donc, ce qui semble pourtant l’être c’est que Marianne (tout prénom est dû) va être tondue. 71 ans plus tard, l’âge de la Série noire, à la même saison, un corps est découvert. C’est celui de Mehdi Azem, un homme qui s’intéressait au passé : “[…] le passé, c’est comme les fantômes : le jour où il meurt, il revient te hanter” au point de vouloir en faire un livre : Le retour de la colère .

Ce lien entre passé et présent est la clé de notre futur, c’est ce pourquoi Mehdi Azem se battait. Garance Calderon est capitaine. De gendarmerie. Elle enquête sur ce crime qui la renvoie dans ce passé dont personne ne semble plus vouloir se rappeler, l’opinion ayant, semble-t-il, fait sienne cette phrase de 1972 de Pom-Pom-Pi-Dou (à propos de Paul Touvier qu’il gracie alors) : “Le moment n’est-il pas venu d’oublier ces temps où les Français ne s’aimaient pas ?” Elle va devoir aller contre mais ce n’est pas pour cela qu’elle finira par être pour : “Bientôt […] Garance […] et tous les autres marcheront d’un même pas vers l’hiver. Bientôt, tous ensembles, ils oublieront la colère, les jours de liesse et la cruauté des combats. Bientôt, ils oublieront qu’ils ont bâti un monde libre sur des crânes nus et des larmes de honte”.

Et ils oublieront la colère est un roman décapant au sens littéral du terme. Il polit, ponce, efface mais reste humain dans sa conclusion noire, cynique diront certains, lucide pour d’autres. “Alors, quand on l’aura complètement effacé de nos mémoires, le passé renaîtra de ses cendres.” Et tout recommencera.

Il y a des histoires qui nous dépassent. Il y a des histoires qui nous rattrapent.” Celle que nous narre Brigitte Gauthier est sous nos yeux, elle est ordinaire, c’est celle que taisent de nombreuses femmes, tondues des sentiments par des hommes dont le sang n’irrigue que le sexe. Personne ne le saura raconte un viol. “De la destruction du corps par le corps qui s’opère lorsqu’il reste sans vie, sans sexualité. Les femmes se flétrissent, se durcissent, se tuent.” Tu veux un chiffre ? Non, un nombre : “75 000 femmes sont violées chaque année en France, c’est 200 femmes par jour… un viol toutes les 7 minutes”. Le temps de lire cette chronique et une femme aura subi. Et un homme se sera déshumanisé.

Morte. Je suis morte. Ils m’ont assassinée”.

Anna a tout perdu. Sa volonté. Son monde. Sa mémoire. Surtout sa mémoire. Que lui a-t-on fait ? Elle a bu. Elle a tendu ses seins lourds, gonflés, malmenés par l’absence des [ses] amants perdus, douloureux, agité son cul. Certes. Elle l’a sans doute un peu cherché. Facile. Elle a bu. Quoi ? Elle ne sait plus. Quelque chose. De l’alcool. Mélangé. La drogue du viol. Vous perdez tout. Conscience. Réalité. Vous ne vous réveillez pas. Ou alors autre. Que vous a-t-on fait ? Le pire. Ce que l’on vous a peut-être fait. Elle ne sait rien. Elle va alors enquêter. Sur ce qui lui est arrivé. Et les amis ne sont peut-être pas aussi précieux qu’on le dit. De quoi peut-on être sûre quand on doute de tout ? La culpabilité a ceci de lourd : elle taraude. Même l’innocence.

Personne ne le saura est une plongée dans la conscience d’une femme. Dans sa féminité. Dans son rapport aux hommes. Dans la confiance qu’elle leur loue. Dans quel sens faut-il prendre le verbe louer ? Plonger, c’est facile. Nager l’est encore plus. Mais émerger apparaît comme impossible tant le liquide amniotique entoure celle qui a perdu foi en l’autre. Couler n’est jamais indéfini. Aussi faut-il bien remonter à la surface. Vivre. Respirer. Le même monde que l’autre. Le même monde que celui qui l’a violée.

Sans complaisance mais avec lucidité, l’héroïne de cette histoire, du moins la femme qui est au centre, la femme murée, la femme morte, tente de saisir ce qui s’est effacé dans les méandres tortueux de sa mémoire hémiplégique. Trois heures d’une vie, c’est peu, sauf quand ces trois heures reviennent hanter votre conscience et votre corps et que plus rien n’a d’importance que de savoir ce qui s’est passé pendant ces trois putains d’heures…

Et le lecteur, la lectrice en ressortent certes vivant-e-s mais abîmé-e-s.

Abîmé certes mais vivant. Jean-Bernard Pouy “fatigue, surtout quand le bois est humide, surtout quand les vieilles branches manquent à l’appel”. Mais le vieux con est toujours là même si “dans toutes les écoles de France, il y a des petits loups qui apprennent à lire et à écrire dans un seul but : remplacer tous les vieux cons qui s’étalent dans les étals devant leurs yeux jaloux et impuissants”. Il ne leur reste, aux vieux cons, que la postface (dont sont extraites ces lignes), la préface étant prise d’assaut par un jeune loup qui s’est affuté les dents sur de nombreux ouvrages mais aime encore lécher la couenne d’un chef de meute, même bancal, vous aurez reconnu Caryl Férey (dont Pouy dit de lui : “Et j’aimais beaucoup Caryl Férey jusqu’à ce que je découvre sa préface et le tombereau d’insanités qui s’y trouve”). L’auteur de Mapuche ou Condo r (qui sort ces jours-ci dans cette même collection) lui avait emboîté le pas, donné la mesure : “Jean-Bernard Pouy est un salaud” car sa culture (le vélo, la pomme de terre et le rock n’roll) impressionne, son humour décape, ses (jeux de) mollets épatent (il n’a pas de permis de conduire) et sa tête dégonfle. “Ne pas se prendre au sérieux est une chose que Jean-Bernard Pouy prend très au sérieux”. Cet homme navigue toujours entre la déraison militante et le militantisme dérisoire. “Outre ses livres [on vous en propose cinq entre la pré et la post faces], ce que j’aime le plus chez JB [JiBé pour les intimes], c’est sa jeunesse”.

Le monde de Pouy s’ouvre donc à vous par l’intermédiaire de Tout doit disparaître  : cinq romans parus dans la célèbre collection entre 1984 et 1998 réunis en un seul même tome. Certes, il en manque (La clef des mensonges, H4Blues, Le rouge et le vert … un deuxième tome ?) et des bons, mais savourez, avant que de vous bâfrer toute l’œuvre (et notamment des nouvelles, sublimes et noires, forcément sublimes, et forcément noires), ces cinq-là et notamment La pêche aux anges , un de mes préférés, avec pour idée l’indicible réponse à la question que tout le monde se pose : jusqu’où est-on prêt à aller pour récupérer ce qui nous a été enlevé ?

Un monde meilleur ? On peut en douter. Mais le roman noir n’est pas une méthode Coué pour incrédules ; ces écrivainEs de la Série noire nous décrivent le monde tel qu’il est, tel que nous le faisons, tel que nous le laissons vivre ou tel qu’il peut devenir. Un livre n’a jamais changé le monde disent certains. Mais qui parle de changer le monde ? Lire, c’est déjà le cerner. Et le cerner, c’est en connaître les failles. À nous de nous y engouffrer. Alors, au goulot camarades ! Alors, au boulot camarades !

François Braud

  • Les Brillants , Marcus Sakey, Gallimard (2015), Série noire, 505 pages, 19,90 e, version poche : Gallimard, Folio Policier (2016), 8,20 e.
  • Un monde meilleur , Marcus Sakey, Gallimard (2016), Série noire, 431 pages, 20 e.
  • Et ils oublieront la colère , Elsa Marpeau, Gallimard (2015), Série noire, 232 pages, 19,50 e.
  • Personne ne le saura , Brigitte Gauthier, Gallimard (2015), Série noire, 208 pages, 19,50 e
  • Tout doit disparaître , Jean-Bernard Pouy, Gallimard (2015), Série noire, 701 pages, 24,50 e. [5 romans figurent au générique : Nous avons brûlé une sainte, La pêche aux anges, L’homme à l’oreille croquée, Le cinéma de papa et RN86.]

À commander à l’EDMP (8 impasse Crozatier, Paris 12e, 01 44 68 04 18, didier.mainchin@gmail.com).