Autour de la Commune de Marseille (1870-1871)

Histoire
dimanche 13 mars 2016

L’ouvrage sur les “aspects du mouvement communaliste dans le Midi”, publié sous la direction de Gérard Leidet et Colette Drogoz aux éditions Syllepse et Promemo, est passionnant à plus d’un titre, d’abord parce qu’il souligne la dimension provinciale du mouvement, trop souvent occultée au profit des évènements parisiens ; il y est question des communes de Marseille et de Lyon, mais aussi de Narbonne ou de Toulouse.

Sont aussi évoquées les réactions d’autres villes, de Bordeaux à Aix-en-Provence et à Toulon. Il s’agit de “tirer de l’oubli ce moment fort de la République sociale”, souligne Gérard Leidet, d’en finir avec l’amnésie ou l’occultation de l’insurrection “en région”, comme on dirait aujourd’hui.

Un mouvement communaliste très varié


Ensuite, le nombre et la diversité des contributions donnent une idée de l’ampleur du mouvement ouvrier et de la complexité politique de cette période de l’histoire et de ses prolongements. Quinze auteure-s, historien-ne-s, journalistes, militant-e-s syndicalistes et écrivain-ne-s, dont Jean-Claude Izzo et Robert Mencherini, président de Promemo, ont participé à ce livre, où alternent description des faits, résultats d’enquêtes minutieuses dans les archives, réflexions et analyses, notamment sur les rapports entre la République et le mouvement ouvrier ; la lutte contre la monarchie ou le clergé, dénominateur commun entre radicaux, socialistes et anarchistes, ne saurait masquer les divergences profondes entre “modérés” et révolutionnaires, centralisation jacobine et fédéralisme des “villes libres”, république bourgeoise (et sanguinaire !) de Thiers et république communaliste portée par une base ouvrière largement évoquée ici. Roger Vignaud recense une grande diversité de métiers chez les communards, par exemple dans le domaine du bois : canniers, charpentiers, charretiers, doreurs, ébénistes, fabricants de chaises, marchands de meubles, menuisiers, tanneurs, marchands d’antiquité, scieurs de long, sculpteurs, tonneliers, tourneurs de chaises, vernisseurs. Jean-Louis Robert note la dimension internationale des “révolutionnaires migrants du XIXe siècle qui fabriquent du lien entre Paris et la province, entre la France et les États-Unis et qui dépassent les particularismes”. La presse régionale a été étudiée par Colette Drogoz, et les formes d’expression les plus variées n’ont pas été oubliées, à commencer par les récits, chansons et poèmes en langue occitane, “langue exclusive des ouvriers” à l’époque, rappelle Glaudi Barsotti. Rémy Nace, lui, ravive le souvenir de “La commune en chantant”, revisitée par Jean Ferrat ou Michel Legrand.

D’abondants témoignages


Enfin, la qualité et la quantité des documents reproduits, photos, dessins, affiches, et l’abondance des témoignages revivifient l’époque. Une première tentative d’instaurer la Commune a lieu à Marseille dès le 8 août 1870, puis, dans une “cité qui se distingue depuis un siècle par un ardent esprit de combat démocratique et socialiste, une commune avant la lettre fut proclamée dès le 1er novembre 1870”, note Maurice Dommanget, avant de relater la brève expérience communaliste marseillaise, du 23 mars au 4 avril 1871. Si la Commune s’installe et “triomphe sans une goutte de sang”, se félicite Gaston Crémieux, elle n’en sera pas moins écrasée dans le sang par les troupes du Général Espivent De La Villeboinest qui tirent depuis Notre-Dame-de-la-Garde, rebaptisée Notre-Dame de la Bombarde, et depuis le fort Saint-Nicolas sur la Préfecture ; or cette dernière n’a pas les moyens militaires pour riposter. Le Général “si couard devant le Prussien”, entra le lendemain dans la ville aux cris de “Vive Jésus ! Vive le Sacré-Cœur !”, parfaite alliance du sabre et du goupillon.

Une répression sanglante

Cent cinquante insurgés périrent, mais le Général fit aussi d’autres victimes civiles. Gaston Crémieux refusa de fuir, il fut arrêté, jugé, condamné à mort et fusillé dans les Jardins du Pharo, à Marseille, le 30 Novembre 1871. Un poignant témoignage de l’exécution en langue occitane est retranscrit avec sa traduction dans le livre. S’y ajoutent des documents beaucoup plus récents, ceux qui relatent la commémoration des 140 ans de la Commune : le procès de Crémieux, rejoué par de vrais magistrats au Palais de Justice de la cité phocéenne, conclut à l’acquittement du prévenu, réhabilitation tardive et symbolique de “l’avocat des pauvres”, du communard injustement exécuté, dont un nom de rue perpétue le souvenir à Marseille.

Les conditions de détention

Particulièrement émouvante, la chronique de la détention des communards à la maison centrale de Nîmes tenue par Alphonse Éberard, instituteur, est présentée par Raymond Huard. D’abord incarcérés au fort Saint-Nicolas puis au Château d’If, les prisonniers politiques sont ensuite assimilés aux détenus de droit commun. “Se déclarent-ils libres-penseurs ? Il leur fut répondu qu’on ne connaissait point cette religion”. Ils vont cependant revendiquer et reconquérir leurs droits, exprimer leur indépendance idéologique lors de la visite de l’évêque, avant de recouvrer la liberté.

Si les acteurs de la Commune sont essentiellement des hommes, un chapitre est cependant consacré à Louise Michel par Daniel Armogathe. Elle a séjourné à Marseille à six reprises, et a aimé une ville combative : “c’est la résistance historique de ses habitants aux divers oppresseurs qui l’enthousiasmait”. La célèbre communarde, qui fut déportée en Nouvelle-Calédonie, “ne sépare jamais la lutte des femmes de celle de tous les opprimés”. Elle est morte le 9 Janvier 1905 à Marseille. Contrairement à Crémieux ou à Clovis Hugues, poète condamné à trois mois de prison pour sa Lettre de Marianne aux Républicains, elle n’a pas de rue à son nom à Marseille, mais une plaque commémorative et un rond-point honorent toutefois sa mémoire.

Je laisserai à Rémy Nace le mot de la fin :

La Commune pour moi c’était…

Un rêve devenu réalité pendant quelques jours

une grande douleur

une espérance pour toujours…”

Marie-Noëlle Hopital

1870 1871 autour de la Commune de Marseille , sous la direction de Gérard Leidet et Colette Drogoz, postface de Jacques Rougerie, Éditions Syllepse et Promemo Provence, Mémoire et Monde Ouvrier, 2013.

À commander à l’EDMP (8 impasse Crozatier, Paris 12e, 01 44 68 04 18, didier.mainchin@gmail.com).