Et si l’on décidait plutôt d’apprendre l’orthographe ?

dimanche 18 octobre 2015

En présentant les nouveaux programmes de l’école primaire et du collège, la ministre a ravivé la controverse sur l’apprentissage de l’orthographe, avec l’annonce d’une dictée par jour obligatoire à l’école primaire. Nous publions à ce propos, avec son autorisation, la réaction qu’Évelyne Charmeux a publiée sur son blog, http://www.charmeux.fr/blog/

Vous avez vu comme la presse et les médias se sont engouffrés dans cette malheureuse formule “une dictée chaque jour” qui a été lâchée aux journalistes, comme une bouchée de pain à un bataillon de canards ? Apprenez qu’en fait, elle n’est écrite nulle part dans les nouveaux programmes, (j’ai vérifié !).

Cela confirme bien la manière de travailler de certains journalistes qui font facilement un papier sur un rapport dont ils n’ont pas lu une ligne – juste entendu un mot, comme ça à la cantonade, et qui savent développer la chose.

C’est bien triste, parce que c’est sans doute la seule chose que pas mal de collègues retiendront de ces programmes, qui, sans être parfaits (toujours des confusions, du conformisme et des erreurs reprises des précédents textes sans être vérifiées) proposent tout de même plein de choses intéressantes, qui devraient permettre aux collègues – à conditions qu’ils les lisent ! – de faire du meilleur travail.

Une dictée par jour ?

Que dirait-on d’un médecin, appelé en hâte devant une fièvre inquiétante, et qui prescrirait, comme seul traitement, une prise de température obligatoire chaque jour ? Suffit-il d’une balance pour maigrir ?

En tout cas, les collègues étant tenus de n’appliquer que ce qui est écrit dans les programmes, il s’ensuit que la prescription d’une dictée par jour, prise régulièrement comme un suppositoire prétendu souverain contre la dysorthographie, est à oublier, d’autant plus que le texte officiel propose diverses activités infiniment plus efficaces.

Nous avons maintes fois dénoncé les nombreuses raisons qui militent en faveur de la disparition de cette activité absurde à plus d’un titre, génératrice d’erreurs orthographiques, qui encombre le temps de classe et prive les enfants d’un travail réel de découverte et d’appropriation de l’orthographe. Il me semble toutefois nécessaire de revenir sur quelques points, ne serait-ce que pour rafraîchir la mémoire de mes collègues qui vont sûrement avoir à argumenter sur ce sujet.

Ceux qui défendent la dictée, le font en avançant trois arguments principaux :

* La dictée serait une évaluation permettant de “faire le point” du “savoir orthographier” d’un élève, tout en repérant les principales difficultés auxquelles il se heurte.

* Elle devient un moment d’apprentissage, lors de la correction qui la suit.

* Elle met les élèves en présence d’un texte littéraire, et le fait d’avoir à l’écrire sous la dictée serait un moyen de pénétrer ce texte plus intimement que par une simple lecture.

Un exercice à abandonner

Laissons de côté ce dernier argument, souvent avancé, et qui pourtant n’en est pas un : d’abord, le texte est trop court pour pouvoir être une réelle rencontre littéraire ; ensuite, le stress de la peur des “fautes” le vide complètement de tout intérêt artistique, du moins pour ceux qui maîtrisent mal l’orthographe. Quant à ceux qui ont eu le loisir d’en savourer les qualités, ils ont eu d’autres occasions de rencontrer la littérature, et la dictée n’y est pas pour grand chose !

Pour ce qui est du premier, dès qu’on creuse un peu, on voit bien que la dictée ne permet pas de “faire le point” : par rapport à quoi le ferait-elle, à quels apprentissages ? En quoi permettrait-elle de formuler un jugement précis et objectif des savoirs de l’élève en matière d’orthographe ? Le texte dicté l’a-t-il confronté à la totalité des difficultés orthographiques du français ?

Évidemment non : c’est le hasard le plus complet. Impossible de mesurer quoi que ce soit. La dictée n’est pas, ne peut pas être, un outil d’évaluation.

Considérons enfin l’argument selon lequel elle deviendrait un moment d’apprentissage lors de la correction qui suit. Il est vrai qu’en mathématiques, par exemple, la correction peut être un temps d’apprentissage très fort. Pourquoi ? Parce que, bien menée, elle conduit l’élève le long de son raisonnement, en remontant jusqu’à l’endroit où il a dérapé. Et comme c’est le raisonnement qui conduisait à la solution, ce travail permet une prise de conscience des ratés responsables de son erreur, et des moyens de les éviter.

Mais cela ne peut pas marcher pour les erreurs d’orthographe. Pourquoi ? Parce que l’orthographe, comme tout autre domaine du fonctionnement de la langue et de la communication, est arbitraire (et donc nécessaire, dit grand papa Saussure). Elle n’est pas du tout logique....

L’orthographe est arbitraire


Ouvrons une parenthèse pour calmer ceux qui poussent un tollé de protestation en lisant ceci : mais enfin, l’orthographe grammaticale, elle est logique, elle !! Le verbe s’accorde avec son sujet : si celui-ci passe au pluriel, le verbe doit prendre les marques du pluriel : on écrit “un enfant joue” et “des enfants jouent”. C’est logique, ça, non ?.

Pas du tout ! Ici, ce n’est pas l’orthographe qui est logique, c’est la grammaire ! La règle est logique. L’orthographe, elle, est parfaitement arbitraire : dans le cas cité, le pluriel du verbe apparaît marqué par les lettres “nt”. Or, ces marques n’ont pas été évoquées dans la leçon sur le pluriel, contrairement à la lettre “s” dont on a pourtant abondamment parlé dans la dite leçon... Comment expliquer qu’on doive écrire “jouent”, et non “joues” (qui existe pourtant) ??

Eh bien, on ne peut pas ! C’est comme ça que ça s’écrit et c’est tout. L’orthographe est tout entière d’usage ; c’est ainsi ! En fait, elle a deux “usages” ; l’usage grammatical et l’usage lexical, et si l’on ignore l’un de ces usages, aucun raisonnement ne peut le faire trouver...

La dictée, une sottise pédagogique

Elle est là la différence avec les maths. En orthographe, aucune solution ne peut être trouvée en réfléchissant ou en raisonnant. La seule solution, c’est de chercher dans le dictionnaire, comme font tous les adultes cultivés, et qui ont bien raison de le faire !!

Voilà pourquoi faire écrire sous la dictée, sans documentation, un texte qui n’est pas de soi, est une sottise pédagogique (et même une sottise morale : on n’écrit pas le texte d’un autre sans l’avoir sous les yeux ; c’est la moindre des précautions et des politesses). Sans documentation, un élève qui ne sait pas ou qui a oublié comment s’écrit un mot, ne peut inventer qu’une erreur.

Et ce qui est le plus grave, c’est que cette erreur qu’il a trouvée en réfléchissant, elle s’est imprimée dans ses yeux, comme une écriture logique pour lui. On pourra toujours lui expliquer que ça s’écrit autrement, jamais l’explication ne pourra effacer son image à lui, qui risque de s’imposer longtemps : chacun d’entre nous en a vécu des exemples personnels.

Comment apprendre l’orthographe, alors ?

On peut trouver plein d’idées sur ce point dans Enseigner l’orthographe autrement publié aux Éditions Chronique Sociale à Lyon (2013).

L’orthographe est, comme la grammaire, une science qui s’acquiert par l’observation (et non par des règles préétablies) car les règles qui la régissent sont des règles de fonctionnement qui sont à découvrir et non à apprendre. Sa maîtrise passe nécessairement par des constats de phénomènes orthographiques, des activités de comparaison, de classements, effectuées sur les textes qui ont été vus en lecture (et non, sur des listes de mots, ou des phrases : l’orthographe est textuelle !). À noter que ceci est dit clairement dans les nouveaux programmes.

Elle passe aussi par la maîtrise de la documentation orthographique. Ces deux moyens sont les seuls susceptibles de nourrir la mémoire visuelle des formes graphiques qui sont celles des mots et des mots dans les textes. Aucune explication “logique” n’est à chercher : les mots s’écrivent comme ils s’écrivent, et non comme ils se prononcent, car ils ne se prononcent pas de la même manière aux quatre coins de la Francophonie ; en revanche, ils s’écrivent pareil partout !
Mais surtout, il faut être bien convaincu que cette maîtrise passe donc d’abord par la prévention des erreurs (qui s’impriment dans le regard orthographique des élèves). Il faut donc éviter de les mettre en situation de voir des erreurs et d’en commettre. C’est en ce sens que la dictée est un danger : elle se traduit par de longues stations devant des mots mal orthographiés qui ont tout loisir de s’imprimer définitivement, renforcés par la relecture du texte produit, en général catastrophique : c’est là que sont rajoutées les quelques erreurs oubliées...

Moralité : ne perdons pas notre temps si précieux à faire des dictées : travaillons plutôt l’orthographe et jouons avec elle. Loin d’être la source de soucis et de contraintes pénibles qu’on s’obstine à présenter aux élèves, l’orthographe est une formidable source de jeux passionnants, et une excellente occasion d’initier un peu nos élèves à l’humour, qui manque tant aux habitudes scolaires...

Évelyne Charmeux, 18 septembre 2015