Nouveaux programmes et approche des savoirs

jeudi 19 mars 2015
par  Catherine

La question de la conception des programmes et des savoirs que le système éducatif se doit de transmettre est d’une actualité brûlante. Avec le projet de socle commun de connaissances, de compétences et de culture, que le ministère vient de publier ce 18 février, le projet de programme pour “l’éducation morale et civique” à l’école et au collège, publié le 4 juillet 2014, on commence à avoir quelques éléments sur les ajustements nécessaires à la mise en place effective de la “nouvelle école capitaliste”.

Sans doute, des voix ne manqueront pas de souligner que le projet actuel se démarque du socle commun et de la conception étroitement utilitariste des savoirs que la droite avait voulu imposer en 2005, et de la mise en place du Livret Personnel de Compétences en 2009.

De fortes inquiétudes

Encore que les informations qui ont pu filtrer concernant le projet de réforme du collège ravivent les inquiétudes. Les atermoiements du ministère au sujet de l’évaluation, pour tenter de surmonter l’opposition que susciterait la suppression autoritaire des notes au profit de la seule évaluation par compétences, ne sont pas faits non plus pour rassurer. D’autant plus que les lecteurs et lectrices attentifs/ves à la presse syndicale auront certainement été surprisEs par le communiqué du SNES du 29 janvier dernier, exprimant des critiques d’une virulence à laquelle nous n’étions plus habituéEs, le projet y étant qualifié d’inacceptable, “imposant une riposte forte” !
En effet il s’agirait d’appliquer au collège les principes de la réforme Chatel des lycées, en réduisant les enseignements obligatoires, en globalisant les horaires de certaines disciplines, pour libérer du temps qui serait consacré à des enseignements complémentaires variables d’un établissement à l’autre.

Des anciens programmes très critiqués

Les programmes ont toujours été un sujet de mécontentement des enseignantEs, particulièrement dans ma discipline, l’Histoire-Géographie. Ceux de 1983-86 étaient unanimement jugés infaisables, trop lourds, et d’ailleurs ils n’étaient jamais terminés. Lorsque des coupes sombres furent opérées en 1996-1998, les protestations, justifiées, ont été générales (suppression de la préhistoire en Sixième, de la crise de 1929, de l’Italie fasciste, de la guerre civile espagnole, en Troisième, par exemple). Les programmes actuels de 2009-2012 ont à nouveau soulevé de très vives polémiques, dont la revue s’est fait l’écho, avec entre autres l’apparition du “développement durable” en Cinquième, et la mondialisation en Quatrième. Le programme de 2012 pour la Troisième a soulevé tellement de protestations, y compris de l’Association des Professeurs d’Histoire-Géographie habituellement si réservée, qu’ils n’ont en réalité duré qu’un an. En 2013, l’Inspection diffusait, en effet, des “aménagements” en attendant une réécriture officielle. Parallèlement le temps consacré à cette discipline s’est réduit d’une demi-heure par semaine, et les programmes ont été assortis de préconisations de plus en plus contraignantes. Par exemple, dans le programme de Troisième de 1998, il ne fallait pas accorder plus de cinq heures à l’étude de la Première Guerre mondiale et ses conséquences, pas plus de trois heures pour l’URSS, etc… Dans les programmes de 2009-2012, même les démarches pédagogiques ont été imposées, avec l’introduction obligatoire des “études de cas” suivies d’une “mise en perspective”, sur le modèle des programmes de lycée, eux-mêmes très contestés.

Vers une nouvelle conception des programmes

À ce jour, nous n’avons pas encore les projets des nouveaux programmes des disciplines, mais celui d’“Éducation Morale et Civique”, s’il est adopté en l’état, permet d’entrevoir ce que pourraient être les grandes lignes du projet pour l’ensemble des disciplines. Le programme y est, en effet, conçu comme un cadre général pour l’ensemble d’un cycle, et il introduit le principe du curriculum. On pourrait y trouver tout de suite un aspect positif : enfin un peu de respiration, de liberté pédagogique. Mais il faut déchanter. Le programme est présenté en quatre “dimensions”, ou domaines, déclinées ensuite en compétences, connaissances et objets d’enseignement, et exemples de pratiques. Il n’y a plus de programme annuel imposé : c’est au Conseil Pédagogique de décider les progressions pour chaque année. La “réflexion éthique se mène notamment à partir de travaux interdisciplinaires”, et la progression doit être “diversifiée selon les temps d’enseignement”. On voit ce que cela pourrait générer comme inégalités selon les territoires et les établissements. Des élèves qui changeraient d’établissement au cours du cycle pourraient avoir à étudier plusieurs fois le même objet d’étude placé différemment dans la progression, tandis que d’autres objets auraient été abordés alors qu’ils/elles n’étaient pas dans l’établissement.

Quelles revendications porter ?

La difficulté n’est pas nouvelle : comment en effet opposer un refus total face aux régressions qui se mettent en place sans se retrouver assimiléE au camp des conservateurs/trices, sans se limiter à la défense d’un existant qui devrait rester figé, alors même que nous critiquons cet existant ? Une réflexion avait été entamée lors de la semaine de l’été 2013, à partir de l’enseignement de la Révolution française. Un projet de contre-manuel avait été envisagé, mais les urgences de toute nature n’ont pas permis de s’y consacrer. Il faut pourtant bien qu’on prenne le temps de creuser ce que l’on veut mettre dans la notion de culture scolaire émancipatrice, en termes de contenus, de pratiques pédagogiques, d’organisation du temps scolaire, pour porter autre chose qu’un empilement immuable de savoirs encyclopédiques.

Raymond Jousmet, 18 février 2015

L’Émancipation syndicale et pédagogique –3/03/2015 – page 27