L’éducation prioritaire en lutte

jeudi 8 janvier 2015

La priorité actuelle du gouvernement n’est pas l’éducation prioritaire, et encore moins l’Éducation tout court. La priorité, c’est de respecter le plus possible les contraintes budgétaires imposées par le pacte européen de stabilité. La Ministre de l’Éducation nationale a beau s’en défendre et multiplier les slogans généreux dans ses interventions, c’est la dure réalité de ce que constatent enseignantEs, jeunes et parents d’élèves sur le terrain.

Depuis la rentrée 2014 la colère monte dans l’éducation prioritaire. Il y a d’abord eu l’application anticipée des nouveaux statuts dans les établissements REP+. Beaucoup d’enseignantEs sont alors tombéEs de haut : ils/elles avaient pensé que la pondération prévue et mise en avant par de nombreuses organisations syndicales (SGEN, UNSA, SNES…), soit 10 % du temps de service, se traduirait par un allègement de leur charge de travail ou par du temps pour travailler librement en équipe. Or il n’en est rien. Beaucoup de chefs d’établissements ont multiplié les réunions obligatoires, sur des thèmes imposés, sous prétexte des “missions liées” du nouveau statut, soit disant pour être “mieux reconnues”.

Puis il y a eu la “réforme” du “système d’allocation des moyens”, évoqué par la Ministre au Salon de l’Éducation le 28 novembre, et pour finir la nouvelle carte de l’Éducation prioritaire.

Une “réforme” pour gérer l’austérité

Pour la mise en place de cette nouvelle carte, il n’y a eu aucune consultation pour s’enquérir des besoins. Les arbitrages ont eu lieu au niveau ministériel, chaque académie a reçu ensuite son enveloppe REP à répartir. Ce sont donc les rectorats qui ont décidé qui devait entrer et qui devait sortir, en appliquant quatre critères nationaux (zones urbaines sensibles ZUS, taux de boursiers, classement socio-professionnel des parents et taux de redoublement à l’entrée au collège), et en appliquant le principe du réseau, qui regroupe des écoles autour d’un collège. Ces critères pénalisent lourdement les écoles et collèges ruraux, et leur application à l’ensemble d’un réseau pose problème. Dans le cas par exemple d’un secteur scolaire regroupant des écoles ZEP et non ZEP, pour assurer une mixité sociale au collège, les critères ne sont plus remplis au niveau du collège et du coup les écoles en difficulté sortent du dispositif, le classement des écoles étant conditionné par celui des collèges. Par ailleurs aucun lycée n’est concerné par cette carte, il serait question de réexaminer leur situation en 2015.

Il faut rappeler aussi que cette réforme avait été élaborée au cours du début du mandat Peillon, sur la base d’un “rapport diagnostic” élaboré par les services du ministère en 2013.

Ce rapport a été transmis à l’ensemble des personnels par le biais des chefs d’établissements et IEN, dans le but de construire une “concertation” à l’automne 2013, pour aboutir aux “assises” de l’éducation prioritaire en décembre 2013. Ces concertations, aux conclusions tirées d’avance, ont été mal accueillies par nombre de collègues qui en ont profité pour formuler leurs revendications.

Au final la nouvelle carte de l’éducation prioritaire a été définie à “moyens constants”, avec en plus l’entrée de Mayotte et de la Guyane. 1082 REP et REP +, incluant 102 “REP + préfigurateurs”, c’est 12 collèges de moins qu’en 2012-2013, 23 de moins qu’en 1999-2000. C’est bien l’austérité qui pilote la politique éducative, comme l’a souligné Quentin Dauphiné dans l’édito de la revue L’Émancipation syndicale et pédagogique n°4 de décembre 2014.

Des critères qui manquent de pertinence

Les critères retenus pour le classement des écoles et collèges apparaissent en fait très flous, ou incohérents, quand on en voit les résultats dans les établissements mobilisés. Par exemple le retard d’âge à l’entrée en 6ème n’est pas un véritable critère social. D’une part il dépend davantage des choix éducatifs dans les écoles que des situations sociales des familles, d’autre part il est relativement malhonnête quand parallèlement l’administration met tout en œuvre pour réduire au maximum les redoublements sans rien mettre en place d’efficace pour lutter contre l’échec scolaire. De même, le nombre d’élèves boursiers n’est pas nécessairement significatif, nombre de familles qui pourraient y prétendre ne complètent pas les dossiers, ou les transmettent hors délai. Enfin, aucun mode de calcul objectif des quatre critères n’a été présenté, ce qui permettrait au moins une transparence des classements.

Des mesures insuffisantes, voire dangereuses

Pour justifier sa politique, le Ministère a présenté 14 “mesures clés” censées refonder l’éducation prioritaire. Mais la plupart d’entre elles n’ont aucune traduction concrète sur le terrain, faute de moyens. On peut citer par exemple la scolarisation dès deux ans, qui malgré les annonces peine toujours à progresser. Alors que le taux de scolarisation des moins de trois ans avait chuté sous Chirac et Sarkozy de 30 % à 10 %, il n’est en 2013-2014 que de 11,8 %, et dans l’académie de Créteil par exemple il n’y a pas du tout de section de tout petits dans plusieurs écoles pourtant classées REP+. De même le “fonds académique pour financer des actions pédagogiques”, l’accueil des parents, chaque matin, pour mieux les associer à la vie de l’école, n’existent pas à Créteil ; l’annonce d’un infirmier scolaire supplémentaire dédié aux écoles et d’un assistant social, dans les réseaux les plus difficiles n’est pas suivie d’effet. Parmi les mesures, on note aussi que “l’éducation prioritaire servira de base pour construire des projets de réseaux et faire évoluer les pratiques pédagogiques”. Il s’agit en fait d’imposer l’école du socle minimal et les référentiels de compétences de l’institution.

Des démarrages dispersés

Présentée officiellement à deux jours des vacances de Noël pour l’ensemble de la France, la carte des REP et REP+ a été révélée à des dates variables selon les académies, les départements, et même les écoles, les collèges et les lycées, pour lesquels il y a encore peu d’informations. Par exemple, elle a été annoncée le 26 novembre dans l’académie de Créteil, alors qu’elle était connue (pour les réseaux, mais pas pour les écoles) dès le 23 septembre dans celle de Paris, et seulement le 17 décembre pour celle de Poitiers.

Tout a été fait pour éviter une mobilisation massive. Pourtant, et malgré le contexte peu favorable des élections professionnelles, parents et enseignantEs se sont mobiliséEs , recourant à la grève et au blocage, en novembre-décembre dans un très grand nombre d’académies et de départements : Paris et Île-de-France, Dijon, Rouen, Lyon, Marseille, Lille, Nancy, Bordeaux, Toulouse, Oise, Ardennes, Cher, Loire-Atlantique,… La liste des mobilisations est forcément incomplète, beaucoup de mouvements restant confinés aux seuls établissements concernés.

Autre facteur de dispersion des luttes, la très grande diversité des situations, et donc des revendications. Il y a les établissements qui sortent de l’éducation prioritaire, environ une centaine de réseaux, soit environ 100 collèges et 500 écoles. Il y a ceux qui restent REP mais qui voudraient devenir REP+, il y a les REP+ qui dénoncent l’insuffisance des moyens, il y a ceux qui étaient déjà exclus de l’éducation prioritaire et dont la demande d’entrée dans le dispositif est refusée.

Convergence des luttes et poursuite du mouvement

Dès le début du mois de novembre, une AG de coordination des établissements mobilisés s’est organisée en Région Parisienne, appelant à plusieurs reprises, avec succès, à la grève, notamment le 9 décembre, puis le 16 et le 17, jour du Comité Technique Ministériel où la Ministre a officialisé la carte de l’éducation prioritaire. Des appels intersyndicaux se sont multipliés dans les départements et les académies, avec une unité parfois très large comme à Aix-Marseille, notamment autour 9 décembre.

Au niveau national, l’intersyndicale FO–FSU–CGT a appelé à une journée de mobilisation le mercredi 17 décembre, sans appel unitaire national à la grève, la CGT Éduc’action appelant à la grève le 17, cependant que la FSU et FO publiaient chacune de leur côté un appel à manifestation sans utiliser une seule fois le mot grève.

Dans tous les établissements concernés la mobilisation est forte, et elle pourrait bien se poursuivre en janvier, voire s’élargir dans les collèges hors REP, lorsque les DHG (Dotations horaires Globales) vont tomber, et dans les académies où les détails de la nouvelle carte REP et REP+ viennent seulement d’arriver.

D’ores et déjà, la FSU 89 a déposé un préavis de grève pour le mois de janvier, des établissements seront en grève le 6 janvier. Dans l’académie de Rouen, la CGT Éduc’action, la FSU (SNUipp, SNUEP, SNES et SNEP), le SGEN-CFDT et SUD éducation appellent tous les personnels à une journée de grève académique le jeudi 15 janvier, pour exiger des moyens à la hauteur des besoins en éducation prioritaire comme ailleurs. Les organisations syndicales appellent également les personnels à tenir des assemblées générales d’établissements, de secteur, d’agglomérations...

En Région Parisienne, après les grèves du 9 et du 17 décembre, la coordination des établissements mobilisés appelle à tenir partout des AG en janvier pour donner suite au mouvement sans attendre l’arrivée des DHG dans les collèges.

C’est toute l’éducation, de la maternelle à l’université, qui doit devenir une priorité

Il y a bien entendu des revendications spécifiques à l’éducation prioritaire, qui devraient être portées et activement soutenues par touTEs, qu’il/elle travaille ou non en établissement REP. Les critères d’entrée dans le dispositif doivent être clairs, pertinents et objectifs, sans compenser les entrées par des sorties non demandées. La carte de l’éducation prioritaire doit être adaptée aux besoins et non à une enveloppe globale fixée par le ministère. Il faut aussi des effectifs réduits (16 élèves par classe, comme le revendique SUD éducation), plus de maîtres/maîtresses que de classes dans le premier degré, un encadrement renforcé pour les personnels de Vie Scolaire dans les collèges, des équipes de RASED complètes et renforcées, des mesures de stabilisation des équipes, des heures de pondération entraînant une baisse effective du temps de travail, supprimer l’obligation de présence aux réunions décidées par les chefs d’établissement, refuser la territorialisation et la dérèglementation qui “s’expérimente” dans les “REP+ préfigurateurs”.

Mais au delà des situations particulières, on voit bien que ces revendications peuvent être reprises dans toute l’Éducation nationale. Dans tous les collèges et les lycées, les seuils d’effectifs par classe ont disparu ou ont explosé. 20 élèves par classe dans le premier degré et jusqu’en 5ème dans les collèges hors REP, 25 élèves par classe de la 4ème à la Terminale, pourraient aussi être revendiqués, tout comme la baisse du temps de travail pour touTEs, la titularisation immédiate sans condition de concours ni de nationalité, la création de tous les postes statutaires nécessaires, de la maternelle à l’université.

Et par delà la seule question des moyens, mise aujourd’hui en avant avec juste raison, si l’on veut fixer comme priorité une éducation émancipatrice pour touTEs les jeunes, dans un système éducatif réellement démocratique, c’est une toute autre école qu’il nous faut, ce qui suppose à la fois l’abrogation des lois actuelles et l’organisation d’un système éducatif alternatif.

Raymond Jousmet