Aurait-on cherché à imiter l’Allemagne ?

Rythmes scolaires
vendredi 5 décembre 2014

La question des rythmes scolaires a souvent fait l’objet de comparaisons internationales, mais assez peu de témoignages portent sur les conséquences concrètes. Françoise Hönle souligne ici quelques aspects de la mise en place de rythmes scolaires identiques en Allemagne.

On n’en parle plus guère, de ces fameux “rythmes scolaires”, mais ce n’est pas une raison pour ne plus en parler du tout. Au contraire, le moment est venu de se pencher sur la question.

Il m’est arrivé à plusieurs reprises, cet été, de tomber, dans des quotidiens régionaux, sur des comptes-rendus de délibérations de conseils municipaux concernant la mise en place de la réforme des rythmes scolaires.

Un article du journal La Montagne détaillait les horaires qui entreraient en vigueur à la rentrée. Je n’ai plus en mémoire toutes les heures indiquées, mais je me souviens qu’il y avait des séquences se terminant à 11h 55, ou bien à 12h 15, ou bien, l’après-midi, à 15h 15. Toujours un 5 quelque part.

Un sentiment de déjà vu m’a saisie. Tout cela ressemblait à s’y méprendre à un emploi du temps d’élèves du primaire en Allemagne.

Des enfants livrés à eux-mêmes

Si vous vous promenez dans une localité, en Allemagne, vous avez toute chance d’y rencontrer des élèves à partir de 11h 30-12h, jusqu’à 16h.

À 11h30, ce sont des petits et des petites de la première classe, cartable sur le dos, qui rentrent déjà chez eux . Ils/elles ont eu trois heures d’enseignement, leur journée est terminée si leurs parents ne les ont inscritEs à aucune “activité”.

Vers 12h 30 arrivent des enfants un peu plus âgéEs. Ils/elles traînassent un peu, font parfois un petit tour en ville, mangent des barres chocolatées, des chips…

Vers 13h 15 ou 13h 30 une nouvelle “fournée” envahit les trottoirs. Tous les âges sont représentés. Nombreux sont ceux et celles qui vont s’acheter une glace, ou bien un “Döner”.

À 14h 30, des enfants de l’école primaire rentrent chez eux après les “activités”. Vers 16h, il y en a encore qui traînent les pieds, cartable sur le dos.

Vers 17h, vous voyez, certains jours, passer des élèves du secondaire, qui, un jour ou deux par semaine, ont cours l’après-midi.

C’est seulement devant les maternelles qu’il y a, à heure fixe, arrivée massive de parents, à 13h ou à 16h.

Mais je préfère ne pas parler des “Kindergärten”. La prise en charge des enfants d’âge préscolaire se trouve au centre de nombreuses polémiques, débats et transformations, il faudrait approfondir le sujet.

Je me contenterai de vous parler du primaire et de ce qui me semble avoir inspiré nos éminents spécialistes et conseillers de l’Éducation nationale. Mais ce n’est peut-être que simple coincidence !

Allonger le temps scolaire sans alourdir les budgets

Jusqu’à une période récente, les enfants du primaire avaient cours jusqu’à 12h ou 13h, l’école était à mi-temps. Les familles étaient priées de se débrouiller, l’idéologie des trois “K” est tenace.

Pour les non-initiéEs : Kinder, Küche, Kirche (enfants, cuisine, église) pour les femmes.

Et puis est apparue l’idée que tout cela était bien mince, qu’il faudrait étoffer les emplois du temps afin de prendre davantage en compte les problèmes des familles où les deux parents travaillent, les difficultés des familles mono-parentales, ainsi que les besoins des entreprises en main d’oeuvre féminine.

Alors s’est propagée ce qu’on appelle “Ganztagsschule”, c’est-à-dire l’école toute la journée, qui ne mérite pas vraiment son nom. En réalité, il s’agit le plus souvent d’une demi-journée à peine prolongée.

Comment allonger la prise en charge des enfants du primaire tout en n’augmentant pas le budget consacré à l’éducation ? Car tel est bien le périlleux exercice de funambule auquel se livrent les élus au moment même où, réduction des déficits oblige, il y a arrêt des recrutements de personnel et réduction des dépenses.

On s’est aperçu brusquement que les enfants mangent, qu’il faudrait donc des installations leur permettant de prendre un repas sur place. Dans le meilleur des cas, des cafeteria ont été aménagées. Dans beaucoup d’écoles, on a sommairement installé une salle. Les repas sont, en général, preparés ailleurs et apportés réfrigérés, voire congelés.

Des activités diverses, des personnels divers

Entre la fin des cours et le début d’activités diverses, des personnes diverses, elles aussi, sont chargées de surveiller les enfants. Il y a des jeunes qui effectuent un service “social”, qui a remplacé le service civil des objecteurs de conscience d’autrefois. Les jeunes filles y ont accès.

Il y a des retraités ou retraitées, des étudiants ou étudiantes en stage, des mères de famille.

Un exemple de cette activité : une jeune fille qui vient de quitter l’école avec le bac ne sait pas si elle veut aller en Fac ou bien faire autre chose, un apprentissage, par exemple. Elle a besoin de prendre du recul et envoie sa candidature à une école primaire. La directrice la reçoit et lui explique que l’école ne sera pas son employeur, qu’elle sera salariée de la Diakonie, le service social de l’église protestante. Tout se complique, car elle est musulmane, mais l’église l’accepte quand même. Elle travaille tôt le matin, ou bien entre 12h et le début des activités de l’après-midi.

À des heures diverses commencent ces “activités” auxquelles une inscription est obligatoire.

Je prends juste l’exemple de l’école primaire la plus proche de chez moi. Je la connais bien car je m’occupe d’enfants du quartier dont les parents ne savent pas suffisamment l’allemand pour s’y retrouver.

Sur la liste, on trouve des activités payantes proposées par l’école de musique, par le club hippique ou le karate-dojo.

Y figurent des activités encadrées par des enseignants et enseignantes de l’école : chorale, travaux manuels. Là, je commence à inscrire des enfants . Ce n’est qu’une séance par semaine.

Des retraités et retraitées proposent lecture de livres et travail sur ordinateur, mais ce sont de très petits groupes.

Les clubs sportifs proposent basket et athléthisme, mais là encore , l’accueil est limité.

Voilà en gros, ce qu’ici tout du moins, on se permet d’appeler “Ganztagsschule”, l’école toute la journée.

Il y a aussi une aide aux devoirs assurée par une vaillante dame de presque 8o ans secondée par des élèves de l’école secondaire voisine.

Quel bilan tirer de tout cela ?

  • Les horaires sont éclatés, disparates.
  • Les familles ont beaucoup de mal à gérer les emplois du temps de leurs enfants.
  • Les inégalités se creusent.
  • Les familles immigrées sont très défavorisées par un tel système.
  • La réforme s’est faite au moindre coût. Les personnels sont tout au plus des vacataires.
  • Les enfants sont “encadrés” par des personnes dont les compétences ne sont pas vérifiées.

J’ai l’occasion, quatre fois par semaine, d’écouter les enfants dont je m’occupe raconter ce qui s’est passé à l’école. Ce qui me revient aux oreilles est souvent anodin, mais il peut aussi s’agir de choses plus graves.

Mais revenons à la réforme des rythmes… et à mon journal La Montagne. Ce que ce conseil municipal d’une petite ville du Massif Central avait concocté est tout à fait semblable à ce que je viens de vous décrire.

Une seule priorité : réduire les dépenses

Ce n’est pas un hasard. Aucun parti politique de droite ou de gauche ne dit en face qu’il se moque bien de la réussite scolaire des enfants des couches populaires, mais c’est de cela qu’il s’agit.

Aucun parti ne dit tout haut qu’il se moque bien des rythmes scolaires et qu’il s’agit de réduire les dépenses et d’embaucher des précaires, des vacataires, voire des bénévoles, mais c’est bien de cela qu’il s’agit.

Il y a une chose dont on parle de la droite à la gauche en passant par l’extrême droite : c’est qu’il n’est pas nécessaire que les enseignantes et enseignants soient des fonctionnaires, que ce champ d’activité doit “s’ouvrir”.

Il y a des mots qui, en français comme en allemand, ont pris un sens nouveau “réformes”, “s’ouvrir” sont de ceux-là.

Ici, en Allemagne, les enfants qui portent leur clé autour du cou, les “Schlüsselkinder”, seront encore pour longtemps dans les rues. Pendant longtemps encore on verra les enfants manger tout et n’importe quoi en sortant de l’école. Et les enseignantes et enseignants continueront, dès la troisième classe du primaire à leur enseigner ce qu’est une alimentation équilibrée, sans que ce soit suivi d’effet chez les plus défavoriséEs.

Dire “Ganztagsschule” alors qu’on propose un fourre-tout invraisemblable d’activités hétéroclites aux horaires disparates, dire “Réforme des rythmes scolaires” alors qu’il s’agit d’occuper les enfants au moindre coût, c’est être dans le faire-semblant pour mieux remettre en cause les statuts et les formations des personnels, se décharger sur les communes et les bonnes volontés locales de tâches diverses sans trop avoir à desserrer les cordons de la bourse.

Violences policières... aussi en Allemagne

Aujourd’hui même, quelqu’un affirmait sur France Inter qu’en Allemagne on savait mieux gérer les conflits qu’en France, qu’on devrait prendre exemple sur Stuttgart 21.

Je tiens à préciser que la résistance contre le projet a été acharnée, que beaucoup de personnes ont été blessées. Un monsieur plus très jeune a perdu la vue et fait des conférences sur la répression policière. Le projet est actuellement mis en oeuvre par le premier ministre vert du Baden-Württemberg, élu pour stopper le projet !!

Que plus personne ne s’avise de dire que tout est mieux en Allemagne.

Françoise Hönle