École, entreprise et compétences

mardi 20 janvier 2015

La propagande entrepreneuriale s’intensifie à l’école et la mise en place des compétences n’est rien d’autre que la soumission aux nouveaux impératifs du capitalisme libéral. Depuis quelques années déjà, avec les concours de mini entreprises, on est passé aux travaux pratiques dans l’Éducation nationale.

Depuis de nombreuses années, nous dénonçons la propagande entrepreneuriale et l’apologie du capitalisme qui entrent à l’école avec les partenariats école-entreprise. Nous avons également analysé, avec d’autres, la mise en place par l’institution de l’évaluation par compétences comme une nouvelle phase de soumission du système éducatif à l’idéologie libérale et aux impératifs du marché du travail, notamment dans un hors série commun avec N’autre école , en mai 2011.

Des “partenariats” déjà anciens

Des conventions, des accords-cadres, sont signés depuis le début des années 1990 entre le CNPF, puis le MEDEF, et les Ministères de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur. Les premières conventions entre l’académie de Toulouse et le CNPF sont datées de 1987. Mais la volonté de diffuser la propagande entrepreneuriale à l’école s’est renforcée. Depuis 2000 s’organise, en novembre, la “semaine école entreprise”.

Cette initiative été pérennisée et étendue par un accord-cadre signé en 2004. Il institue un comité national de pilotage qui réunit le MEDEF, l’Éducation nationale, le Centre des Jeunes Dirigeants d’entreprise (CJD) et l’Association Jeunesse et Entreprises (AJE).

Depuis au moins 2007, des accords cadres avec des entreprises ou des réseaux d’entreprises organisent diverses activités école-entreprise, indépendamment des questions liées à l’apprentissage et à la formation professionnelle initiale.

L’association EPA (Entreprendre pour apprendre)-France, qui organise entre autres activités les concours régionaux et nationaux de mini entreprises, est déjà ancienne. Elle s’est constituée en 1990, et elle est reconnue “Association complémentaire à l’enseignement public” depuis 2010. Elle est présente dans toutes les régions, et passe des conventions régionales avec les rectorats, de même que les MEDEF régionaux passent des accords cadres avec les académies.

Le Conseil national éducation économie (CNEE) a été installé le 18 octobre 2013. Il est “chargé d’animer une réflexion prospective sur l’articulation entre le système éducatif et les besoins du monde économique, ainsi qu’un dialogue permanent entre leurs représentants sur la relation entre l’éducation, l’économie et l’emploi. L’importance du dialogue entre le monde économique et le monde éducatif est soulignée”.

Diffuser la propagande entrepreneuriale

Depuis trente ans le discours officiel et partagé entre le patronat et l’Éducation nationale n’a pas beaucoup varié : “réconciliation”, “lutte contre le chômage”, (propos de Michel Rocard rapportés dans le journal Les Échos en 1991), “meilleure connaissance réciproque”, “meilleure connaissance du monde professionnel et de l’environnement économique”, “meilleure orientation des élèves”, “prendre en compte les attentes du monde économique”, “apporter des solutions pragmatiques aux difficultés auxquelles sont confrontés les jeunes dans leur choix d’orientation, leur parcours de formation, jusqu’à leur insertion professionnelle” (accord cadre de 2010).

Ce discours peut sembler plein de bon sens : qui peut être contre une meilleure connaissance de l’entreprise en tant qu’objet d’étude ? Qui peut être contre des solutions pragmatiques aux difficultés des jeunes ?

Mais les véritables enjeux sont évidemment ailleurs. L’accord-cadre MEDEF- Éducation nationale – Enseignement supérieur de 2010 s’inscrit explicitement dans le cadre de la stratégie de Lisbonne : c’est le premier des considérants dans l’exposé des motifs de l’accord. Et le second affirme : “l’éducation et la formation tout au long de la vie sont des leviers de promotion sociale pour tous et de compétitivité pour les entreprises”.

Et quant à l’aspect connaissance, il ne s’agit évidemment pas de considérer l’entreprise comme objet d’étude, ce qui nécessiterait une mise à distance critique. Bien au contraire, c’est un discours apologétique qui se développe, une véritable propagande entrepreneuriale.

"Les entrepreneurs de demain sont les élèves d’aujourd’hui”  : le titre de la plaquette de la Semaine École Entreprise de 2004 fixe clairement l’objectif de cette propagande. Il s’agit bien d’occulter toute approche critique de l’entreprise, dont on ne dit évidemment jamais qu’elle est capitaliste, et de faire miroiter aux jeunes que leur avenir, c’est la création de leur entreprise. Il faut “diffuser l’esprit d’entreprendre, susciter des vocations”, “assurer la promotion des entrepreneurs et de l’esprit d’entreprise”, peut-on lire dans cette même brochure ou d’autres, comme celles d’EPA. “Il est de notre devoir de montrer aux jeunes que l’entreprise n’est pas le bagne et que chacun peut créer sa propre boîte”, témoigne encore un jeune entrepreneur (SEE 2004).

Le concours de la mini entreprise

De multiples activités sont proposées dans le cadre des “Semaines école – entreprise”, élargies en fait à l’ensemble de l’année scolaire depuis 2010 : stages, visites d’entreprises, rencontres, conférences, salons,… Mais le concours de la mini entreprise, ciblant les jeunes de collèges (niveaux 4ème et 3ème) et lycée, organisé par l’association EPA, constitue indéniablement la quintessence de l’idéologie qu’il s’agit de diffuser. Il faut “donner envie de devenir, pour certains d’entre eux, des entrepreneurs”, peut-on lire dans la plaquette SEE 2004. Mais pour certainEs seulement, car il faut être le/la meilleurE. Le monde de l’entreprise, c’est celui de la concurrence de touTEs contre touTEs. À cela il n’y a pas d’alternative, il faut donc s’y préparer. Et pour cela, quoi de mieux qu’un concours ? L’association EPA s’est fait une spécialité du concours de la mini entreprise, avec l’édition d’un guide pédagogique, d’un CD-Rom, et d’un “guide des acteurs”.

Les concours régionaux ont lieu en mai, le concours national est organisé à Paris début juin. Un concours européen, réservé aux lycéenNEs, est aussi organisé fin juillet dans un pays d’Europe. Le concours 2014 avait lieu à Tallinn, en Estonie, du 22 au 25 juillet. Ils se déroulent tous sur le même modèle. Durant l’année scolaire, les jeunes, avec leurs enseignantEs, cherchent une idée, réalisent une étude de marché, créent la mini entreprise et la mettent en activité. Ils/elles sont accompagnéEs d’un entrepreneur qui les parraine, pour apporter du réalisme au projet : “ils accompagnent, orientent et construisent avec les mini-entrepreneurs un projet économiquement viable”. Les enseignantEs et les parrains sont eux/elles mêmes accompagnéEs par des permanents de l’association EPA. L’ensemble du programme est estimé à 60 heures sur l’année.

La participation aux concours n’est pas obligatoire, l’inscription coûte 300 euros par mini entreprise. Qu’ils soient régionaux, national ou européen, les concours se déroulent tous à peu près sur le même format. Il s’agit en fait de salons, organisés sur plusieurs jours, où chaque mini entreprise présente un stand où elle peut vendre son produit, et passe un oral devant un jury.

Une conception très classique de l’entreprise

La mini entreprise ne peut durer au-delà de l’année scolaire, et elle conserve une bonne part de virtualité. Si rien n’est explicite sur la conception sous-jacente de l’entreprise qu’il s’agit d’impulser, on voit bien à travers les rapports d’activité ou le guide pédagogique que les formes alternatives de l’entreprise (SCOP, ou entreprises autogérées) sont totalement ignorées. C’est un modèle traditionnel et hiérarchique qui est diffusé. Il y a une assemblée générale des actionnaires (qui peuvent être des élèves mais pas seulement), un Conseil d’Administration, unE PDG qui dirige et représente l’entreprise, des directeurs et directrices de services, des contrats de travail et fiches de paie virtuels, des salariéEs qui peuvent être licenciéEs. En cas de résultat financier positif à la fin de l’exercice, les actionnaires ont le choix entre faire un don (association caritative, établissement scolaire, aide à un nouveau projet de mini entreprise), financer une sortie, récompenser les plus méritantEs par des bons cadeaux.

Entreprise et socle commun de compétences

Ce dispositif est déjà en place dans de nombreuses académies. Pour l’accompagner davantage encore, dans celle de Poitiers, le Rectorat a publié en juin 2014 un “Portfolio des grilles d’évaluation des items du socle commun de connaissances et compétences – palier 3 - applicables aux mini-entreprises” (voir fichier ci-dessous).

Il est le fruit du partenariat entre EPA et le Rectorat, et du travail d’une commission pédagogique mise en place en octobre 2012. Cette commission a pour but notamment de “repérer les connaissances et compétences développées chez les élèves par la ME, tout particulièrement celles relevant du socle commun et des items de l’Éducation nationale”.

Il établit ainsi un lien direct et explicite entre compétences scolaires et compétences entrepreneuriales.

Les grilles sont organisées sur le modèle général de l’entreprise. Après une grille de compétences communes à tous les services, chaque service déroule sa liste de compétences et la fait coïncider avec les items du LPC.

Ce document fait la démonstration pratique de ce que l’enseignement par compétences que l’institution veut imposer n’a absolument pas pour philosophie l’accès pour touTEs à l’exercice de l’esprit critique tel qu’on le conçoit généralement, à l’autonomie de pensée, à une culture rationnelle permettant de s’emparer des enjeux politiques et sociaux du monde d’aujourd’hui. On voit bien que l’enjeu, pour le patronat et l’institution à son service, c’est de faire entrer dans toutes les têtes que la seule culture émancipatrice, c’est la culture de l’entreprise.

Dès lors on ne peut guère s’étonner de ce que la “culture humaniste” n’apparaisse que dans le cadre du service commercial : l’esprit critique ne s’exerce ici que pour améliorer la communication de l’entreprise. De même, dans le service technique, la “culture humaniste” ne s’exerce que pour lire et tenir à jour un tableau de suivi de production, et la coopération n’est pas une alternative à la concurrence, mais le travail en équipe dans l’entreprise.

Un dispositif qui monte en puissance

On peut certes considérer que ce portfolio est déjà obsolète, dans la mesure où il s’appuie sur le LPC ancienne version, qui ne tient pas compte des projets ministériels en cours. Pour autant, il s’inscrit bien dans la trajectoire d’un mouvement de fond qui peine à s’imposer dans l’Éducation nationale depuis 25 ans, mais qui monte en puissance et semble s’accélérer depuis 2010. La nouvelle rédaction, actuellement en cours, du “socle commun de connaissances et de compétences”, même en y ajoutant le mot “culture”, s’inscrit toujours dans la même logique. Le document du Rectorat de Poitiers demandera tout au plus une actualisation dans la rédaction des items.

Le dispositif des mini entreprises est encore peu prisé dans l’Éducation nationale, mais il se développe rapidement. EPA-France comptabilise ainsi 600 mini-entreprises dans toute la France en 2013-2014, contre seulement 75 en 2004-2005. L’association revendique 22 000 élèves participantEs (10 000 en 2000), 1 900 enseignantEs qui accompagnent les projets (800 enseignantEs en 2000). Avec les relais de plus en plus appuyés de l’Éducation nationale, on peut penser que la progression se poursuivra encore.

Plus que jamais la bataille est à mener, pour convaincre qu’une autre école, une autre société, un autre système économique, sont possibles en dehors du monde merveilleux de l’entreprise capitaliste.

Raymond Jousmet

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